
Le Narrateur (aussi anonyme qu'un explorateur proustien) a été quitté par sa bien-aimée S.T. Il ne s'en remet pas. Il plonge dans la "Madame Bovary" de Flaubert à portée de main pour y trouver distraction, secours, soulagement, consolation, et bien d'autres choses : c'est l'histoire du passager mort de peur qui se réfugie dans la bibliothèque du Titanic.
Comme toujours chez Claro (dont les traductions sont souvent saluées, mais dont les romans suscitent chez la critique des réactions dignes des cinq minutes de John Cage), retracer le "plot" n'est pas, comme toutes les lignes droites, la meilleure voie pour toucher au coeur ouvrant et aimant de son livre. Il faut accepter, aussi librement qu'il faudrait aborder "Finnegans Wake", de laisser le langage, ses forces, ses vitesses diversiformes, ses baisses de tension voulues et ses fulgurances inattendues, vous porter, vous lecteur, comme on se livre à une expérience d'images, de sons, d'idées, le tout avec des mots allant-venant en mish-mash intarrissable. Claro a un style, une voix, une convulsion de la parole qui lui est propre et qu'on reconnaît immédiatement, ce qui dans un paysage littéraire officiel globalement atone se reconnaît comme Ayers Rock au milieu de la plaine picarde. C'est une écriture qui fait grincer certaines dents, et pour sûr, avec un tel engagement permanent, un combat incessant du langage envahissant un texte célèbre et célébré (mais est-il lu?), et y pondant ses propres oeufs dans une prolifération continue des voix, certes donc pour l'Académy Françouêze c'est encore raté pour quelques couples d'années à venir. Avec un tel vocabulaire, bien plus étendu que chez les pauvretés grandioses des pseudo-collègues qui squattent le haut des suppléments livres, le lecteur suit des deux lobes de sa cervelle des figures de langage acrobatiques qui récompenseront une constante attention. Il faut toujours reconnaître, chez Claro, une traque inlassable du moindre cliché microscopique : il est comme le fauconnier aux aguets, toujours avec son clavier sous surveillance sourcilleuse, prêt à renvoyer le fragment de langage non réclamé par autre chose que la nécessité intérieure de son projet à la corbeille électrostatique - et de forcer le lecteur à une course-poursuite haletante, dès lors que les zones de repos (coupez!) auxquelles on l'a trop habitué ont disparu.
L'un des pièges de l'adaptation (vilain mot pas satisfaisant), de Flaubert ou d'un autre, c'est la remise à niveau "hype", lourdée de références : comme pour accomplir une fois pour toutes l'exorcisme de cette menace planante, Claro se livre en deux fois deux pages à un exercice de style hilarant, où tous les clichés de la vie fêtarde (champââgne! coooke!) sont ballotés et rebattus en un kaléidoscope ravageur. Allez, la tente du cirque a été dressée et repliée, et on peut retourner circuler avec le langage qui tangue et replonge et s'enfuit.
Il n'y a pas que la langue qui se tend et dresse des paraboles, il y a aussi l'espace-temps propre du livre, un "ici-là" dimensionnel qui n'est ni le temps du lecteur, ni le temps du monde du narrateur, mais un temps autonome qui se creuse au coeur du livre-reflet (comme le traditionnel miroir que les petites filles traversent pour s'effrayer), et au sein duquel les fantaisies, le ressassement, l'amertume, trouvent à s'incarner dans tel personnage, telle situation, jusqu'à l'enflure joycienne (les Homais d'après-demain valent bien ceux d'avant-hier),
Le temps peut même faire du rétropédalage, avec des chapitres titrés "58 à 32" : adeptes de la linéarité, préparez-vous à souffrir. Ici-là on s'insurge contre la flèche fatale du temps, on habite l'espace-temps en mode multidirectionnel, tout en se dissolvant sans succès durable dans l'inanité d'un autre moi tout aussi illusoire que le sien propre. On y passe sans sas oxygénant de l'hystérie crescendo d'une vente aux enchères à des élégies ressassantes et cruelles.
Il y a aussi, chez Claro, une sexualité extraordinaire du langage, aussi pregnante et débridée que chez l'ultime Picasso, un courant charnel où tous les membres et les organes, comme projetés en gros plan dans la psyché du lecteur, prennent une extraordinaire présence : lèvres, mains, jambes (prudes et pudiques s'abstenir), jamais mécaniques, toujours lyriques, aussi violents et frappants que cette célèbre main divine qui fait pénétrer ses doigts dans une chair de marbre blanc plus vivante que nature.
Faut-il avoir lu l'original (lequel?) avant de s'offrir le descendant (lequel?) - il y a certes des citations, mais celles-ci heureusement restes limitées, sans verser dans la lourdeur d'une réoccupation totale des lieux : tout se fait en ritournelles, en petits leitmotivs ("le nouveau...", authentique perpetuum mobile de l'incipit, humoristico-tragique, car l'explorateur désespéré de "Madame Bovary" s'y retrouve bel et bien prisonnier ; ou encore "cela étant dit, qu'est-ce que l'arsenic?" - le procédé était déjà présent dans "Black Box Beatles") ; et il est amusant dans certains passages de pouvoir malgré tout faire la distinction entre ce qui est de Flaubert et ce qui est de Claro (qu'est-ce que pouvoir affirmer sa voix par rapport à un auteur canonique? là est la réponse), lorsque les choses bifurquent et s'assombrissent - ou comment non plus seulement habiter les plis de la fiction, mais aussi faire sinistrement dévier sa trajectoire, y faire pénétrer la révolte d'Artaud ou le râclement verbal de Michaux sans que le texte-source ne s'en sente inutilement malmené.
Lorsque l'atelier-gueuloir (véritable forge-soufflerie où le langage naît et meurt comme les galaxies dans les trous noirs) fait son apparition fantastique, quasi mythologique, l'auteur paye finement sa dette, rend subtilement son hommage, et on l'en remercie à notre tour. G.F., l'Auteur-Démiurge rédimé par la seule grâce de sa crénom de création, est longuement présent par une de ses lettres retranscrite, et au cours de cette citation qui palpite on préssent intimement qu'elle n'a pas valeur de manifeste que pour son auteur primitif. Mais ces lèvres lipogrammatiques? Mais cette plongée littérale dans le corps imprimé, papier-typo-baveuse, du texte, comme une flying-machine dans les canyons d'une étoile de la mort?
Tout "Madman Bovary", au-delà de sa filiation flaubertienne à laquelle il ne faudrait pas démesurément s'arrêter, est, en fin de compte, un livre d'amour. A la passion-plaie, la passion-pied-bot, à l'impossible opération-rupture, se trouve opposé en écho invisible un livre de langue d'amour, un livre de combat de l'amour contre la crasse que peut sécréter l'existence, un livre d'amour du langage, un livre d'amour de la femme aimée, un livre d'amour vital qui a trouvé son chant pour s'exprimer en choral en apparence destructuré et grandissimement païen. Même si l'expression "se faire un cinéma" y prend un sens nouveau. Il y a une fin (chuuut!) tragique, qui nous retire brutalement de sous les pieds le tapis confortable que la fiction (en dépit de ses ruptures, cahots, explosions) avait pu lentement tisser. Ce coup de marteau conclusif, sensable à la coda désolée d'une symphonie de Mahler, il reste au lecteur à l'apprécier par lui-même.
S'ils viennent seulement à lire "Madman Bovary", les critiques patentés vont croire que l'auteur a écrit ça pour se remettre d'une dure séparation (sic), qu'il instrumentalise le geniâââl Flaubert pour se faire valoir, qu'il ferait mieux de retourner à ses traductions, et que tout ça est en fin de compte illisible durant un voyage Paris-Deauville. Pauvres débiles.

11 commentaires:
Oh, le beau papier! Demain, le mien. Mais moins beau, pour sur.
Très beau boulot. Dans un style impeccable, mazette ! A la fin, je parle de désir, je conclue pas loin de toi, derrière en tout cas.
Je rachète les actions Pedro au prix fort et je cote tout ça en bourse, saprelotte!
Casquette basse, Pedro.
ça fait du bien de lire un tel papier de bon matin.
Surtout quand on a encore la tête dans Madman, fini hier entre Marseille et Paris. Je le digère et le relirai avant de tenter d'en dire quelques mots. Sans me presser. Esc@rgot oblige.
...conclus avec un s, pardi. Et bien derrière, à relire ce matin. Encore bravo.
C'est impeccable Pedro... ça donne envie d'autant plus que je suis au chômage technique vu qu'il manquait trente page au mien. La mamie des marmottes siffleuses où je l'ai acheté m'a dit:"Je vous l'avez dit. Me disait rien ce truc. Un éditeur qui se gourre en mettant une image à l'envers. Que voulez vous? On le recommande?
- Oui, oui madame. Je suis déjà très en retard sur mes copains alors si vous pouviez.
- Ca sera tout?
- Oui... euh non. Donnez moi une de ces fabuleuses bouteilles de génépi juste derrière vous s'il vous plait. Là, celle qui brille.Voilà.
- Là, au moins on sait où on va, hein?
- Pour sûr madame. Ca fait pas un pli"
Donc on attend encore une bonne semaine vu que la Sodis ne livre qu'une fois tous les cent ans dans ces villages reculés.
Ce Madman Bovary risque d'avoir ma peau. Je veux dire, si à chaque fois que je vais le chercher je repars avec une bouteille de génépi... me demande d'ailleurs... se pourrait il que la mamie des marmottes siffleuses conspire pour me voir acheter tout son stock de bouteilles? Me dérange pas tant que ça en plus. Je les aime bien moi les marmottes siffleuses...
Je suis en train de le lire (finir) et tu dis tout, impeccablement...
Mais il n'est pas censé sortir demain dans les bacs ce bouquin ? Z'arrêtez un peu d'avoir les trucs avant tout le monde, là ??!!
Non, non, il ne faut pas te fier au site de la FNAC : il est déjà sorti !
Ah... erreur de débutant !
Je viens de finir Madman et je trouve ton papier tout simplement mortel. Genou à terre.
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