
La légende raconte que, réunis dans un bar de Zürich (ville où en 1917 on pouvait croiser, au même moment, James Joyce et Lénine), toute une troupe de joyeux anarchistes, mécréants et antimilitaristes, dégoûtés par la pseudo-guerre et vraie-boucherie qui venait pendant quatre ans de saigner leur continent, et se retrouvant incapables de donner un nom à leur ensemble, se saisirent du premier petit Larousse échoué sur un rebord de zinc, poussèrent les bocks et les verres, et faisant glisser les pages entre leurs doigts noirs, firent tomber leur index sur le plus heureux des mots que le hasard pouvait leur livrer, "dada".
Si un jour on devait établir la légende du Fric-Frac Club, il faudrait rappeler que c'est L*** qui, le 5 novembre 2007, enthousiasmé par l'un des premiers textes de F***, forgea ce nom d'équipe qui se murmure le long des balasts des lignes de trains Paris-Bruxelles-Marseille-Nice-et-autres. Le golem existait, il bougeait depuis bien des années déjà, il n'attendait plus que le phylactère qui le baptiserait. Fric-Frac Club, ou F.F.C. Si l'on ne s'y connaît pas, on pourrait croire qu'il s'agit de la Fédération Franconienne de Canoë-Kayak, ou d'un référenciel européen de produit chimique, ou des initiales du futur soixante-huitième président estadounisien.
Jorge Luis Borges n'a jamais cessé de dénoncer, chez les écrivains français, une irrépressible tendance à tout codifier en mouvements, écoles, manifestes, aussi inutiles que rapidement périmés. Le Fric-Frac Club a tout pour désespérer la tradition françouèze, et c'est heureux : le seul mouvement qu'il constitue est celui du balancier, des planètes, du boomerang ou du frisbee ; son école est buissonière, fêtarde, alcoolisée et parfois assez anarchique ; quant au manifeste, il a eu la déplorable génialité de totalement s'en dispenser. Les journaleux, qui aiment tant proclamer tous les six mois la naissance d'une nouvelle ère (l'ère des "intimistes", l'ère des "modestes", l'ère des "engagés", l'ère des "world-war-twos", continuez vous-même la liste) en bouffent leur computer à force que le Fric-Frac Club les déroute des voies trop bien tracées : que font tous ces gens ensemble? pourquoi sont-ils tous terriblement différents de ton, d'humeur, de goûts? que veulent-ils? pourquoi lisent-ils de tels livres? pourquoi écrivent-ils? et qu'est-ce qui a pu les rapprocher malgré leurs différences? Ils cherchent ces réponses dans les annuaires, sur les chaînes du câble-satellite, dans les suppléments livres des grands quotidiens. Ils risquent de chercher encore longtemps.
Dans son abécédaire, à C comme culture, Gilles Deleuze parle de "l'impudence, l'insolence, la méchanceté de ceux qui occupent les périodes pauvres". Une période pauvre, nul doute que, globalement, notre langue n'en traverse une, toute encombrée de bruit, de rires gras, de blablatement, de pipolisation outrageante. Mais ceux qui font le corps mouvant du Fric-Frac Club en ont eu assez de louer chaque année le même costume de pleureuse, ils ont décidé d'opposer à la crasse de leur époque le beau sourire muet, irradiant de lumineuse assurance, de ceux qui à la morbide jouissance de la fanfare funèbre ont préféré le joyeux cliquètement des pianos informatiques. La surface est plongée dans les ténèbres de la médiocrité la plus ahurissante, mais là en-dessous de la surface, dans ces souterrains éclairés au champignon radioactif où entre deux lectures enthousiastes les membres du F.F.C. partent en bande à la chasse aux alligators, les réseaux se sont constitués, presque naturellement, au point d'en susciter une incrédule reconnaissance ; et ils savent que, tôt ou tard, la surface leur appartiendra de nouveau. Comme le disait Aimé Césaire pendant une autre guerre : "nous sommes de ceux qui disent non à l'ombre". Sans oublier Thomas Pynchon : "Through the machineries of greed, pettiness, and the abuse of power, Love occurs".
Pour ces clandestins de la création, à l'origine sans doute était le verbe, sa magie, sa fascination, ces aurores boréales mentales qui se déployaient dans leurs têtes après chaque livre refermé, et parfois cette démangeaison des empreintes digitales désireuses à leur tour d'enrichir ce monde. Quelque part, sous ces lettres géantes qui sur les mappemondes baroques désignaient la Terra Incognita, une voix experte dans les transfigurations murmurait vouloir "bouleverser la donne du langage et l'équilibre chimiquement instable de la narration" : cet oracle n'avait pas rencontré que des esgourdes encombrées du cérumen vômitoire sécrété par la société. Leur soif, leur curiosité, leur désir était resté, envers et contre tout, intact. Ecoutons André Breton : "le désir, oui : toujours" ; et réécoutons Pynchon : "our desire is wind and motor".
Pas de carte de membre, pas de logo, pas de réunion quotidienne au café du coin, pas d'apéritif obligé, pas de tracts à signer, pas de carcan théorique, pas d'intellectualisme, pas de pose cultureuse au cul terreux - rien qu'une constellation de personnalités, dont les étoiles épellent en langage crypté "ego lector, ego scriptor" sur les longues-ondes cosmiques. Ce phénomène spatial, qui pourra aussi bien devenir comète fuyante ou galaxie superbe, son avenir est ouvert, insaisissable, imprédictible - il git entre leurs doigts comme la gangue qui révèlera le diamant pur de Shambala.
C'est alors que les mots ne feront plus seulement l'amour - ils accompliront enfin leur propre révolution.

29 commentaires:
Oh merde Pedro c'est magnifique! C'est exactement ça (sauf pour les apéro obligatoires, moi j'aime bien)!!! Je suis tout... Je vais taper sur la Bruyantissime quelque chose pour supporter cet élan fantastique.
A noter que le Fric-Frac Club est l'un des premier bars dont parle Pynchon dans "L'arc en ciel de la gravité"... si ça c'est pas du parrainage
Amen!
"Qu'est ce qui a pu les rapprocher malgré leurs différences?" oui, c'est bien ça! Y'a vraiment quelque chose (outre ce putain de génépy) qui me rend si enthousiaste... cette fraîcheur intellectuelle, cette curiosité sans comprom____ je vais taper sur la Bruyantissime!!!
Oh le beau tour.
"and the strange events
Saturday night at the Frick Frack Club in Soho, a haunt of low reputation with
moving spotlights of many pastel hues, off limits and NO jitterbug dancing
signs laid on to satisfy the many sorts of police, military and civilian, whatever
“civilian” means nowadays"
Oui c'est ça. (page 30 de la dernière véhèf, page 22 de la pingouin deluxe) Bon y'a des Ks en fait mais on va pas chapeauter.
rapunaise de nom de.
Lire ça, un dimanche matin de simili grasse mat, ça réveille avec le frisson de la mort qui tue.
C'est exactement ça, Pedro.
Exactement.
Bien visé.
Bien dit.
Bien tout.
C'est nous.
Fausto m'a retiré le mot de la bouche.
FFCFE (Fric Frac Club for Ever, ouai je sais, ça fait très adolescente américaine boutonneuse, surement mon côté fleur bleue)
Mais c'est quoi cette histoire de club. Je viens de voir que Thomz avait mis un FFC sous son nom et que quelques autres bloggers dans les liens aussi?
Le dernier post de Pedro, le même sous lequel je pose ces mots résume bien ce qu'est le FFC
Très honoré de figurer au menu du FFC mais je vous rappelle que mes talents d'écrivain sont bien piètres, mes amis. Je concède avoir une ou deux fois entamé l'ébauche d'une nouvelle sur un document word vierge mais ça s'arrête là. Mais je lis Pynchon, c'est vrai. Enfin j'essaye...
J'ai bien tout relu. Excusez moi c'est vrai que tout y est bien expliqué mais je ne suis pas francaise il faut me concentrer un peu plus sur le texte. Par contre qui sont L*** & F*** et surtout le texte dont on parle. Ou peut on le trouver?
Tambours et trompettes
Sonnèrent.
Longue vie Au Fric Frac Club.
@ Jane : F=Fausto + L=LAZARE + tous les membres incontournables inscrits en lettres d'or dans les liens à droite = le Fantastic Féeric Fric Frac Club. Long live dudes
Salut Jane! F., c'est moi. Le texte évoqué, c'est http://auto-fission.blogspot.com/2007/11/cher-g.html
Mais je ne suis pas certain qu'il soit enthousiasmant.
allez hop je me lance ici en catimini:
et si on faisait un vrai blog collectif?
my, oh my, on ferait péter les stats et on deviendrait RICHES!
Devenir riches? Pour quoi faire?
Pour avoir des stylos en diamant.
Pour s'acheter des BM et sniffer de la coke dessus
Ha bon bah d'accord alors
Ça donne envie, meilleurs vœux de réussite.
Des stylos en diamant... ouuuais. En diamant...
Le Picsou Club?
Fric, Femmes et Coke
ouais bon, je sais, c'est pas terrible
C'est pas mal, ça donne une idée générale de nos "ambitions"...erf
Fric Femmes & Coke... où qu'on signe?
ici peut-être :
http://goldbugvariations.blogspot.com/2008/02/kolkhoze.html
Le coquin filtre ses visites ah ah! Comment savoir si oui ou non j'aurai droit à ma portion de fric, de femmes & de coke?
Pourtant un petit logo, ce serait sympa... Non ?
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