On ne pénètre pas dans la musique d’Edgard Varèse comme on branche les haut-parleurs pour se reposer entre deux sonatines baroquisantes. La musique de Varèse n’a rien du “beautiful blue Danube” rieur et hypocrite ; elle se dresserait, plutôt, comme une forêt de troncs noirs indéchiffrables, de fragments volés à la nuit, de grands blocs obscurs chus allez savoir de quels désastres qui s’abattent de nouveau sur nous avec les fracas des percussions les plus subtilement maîtrisées et en même temps les plus primitivement déchaînées. Avant Varèse, la musique semblait avant tout demander “qu’est-ce qui se passe ?” : les héros symphoniques de Beethoven, les passions désespérées de Mahler, les urgences dramatiques ou religio-statiques de Wagner. Avec Varèse, brusquement, la musique n’avance plus, comme chez Beethoven, toute orthogonale, en accords horizontaux ou rythmiques verticales, ni en spirales, stases cosmiques comme chez Wagner ; non, tout soudain, la musique ne nous fait plus nous demander “qu’est-ce qui se passe ?” mais, de façon bien plus inquiétante, “qu’est-ce qui va se passer ? qu’est-ce qui à travers ces sonorités en pérpétuelle décomposition-recomposition, s’approche de nous, révélé et pourtant restant sans cesse dissimulé ?”. Nous voici, littéralement, ”mis en danger” – en danger de nous perdre, en danger de nous noyer, de disparaître dans le maelström des sonorités maléficiées. Rugissements de lions !On chercherait rapidement, pour se rassurer, quelques antécédents fameux (la terrifiante “hydre” sonore qui darde son horreur au cœur de l’ultime adagio posthume de Mahler, les cris d’intolérable souffrance mentale des victimes chez Alban Berg, la rythmique du “Sacre du printemps” qui fit voler en éclat l’harmonie debussyste avec les armes de celle-ci), rien de tout cela ne pourrait malgré tout pour ce qui est de Varèse nous ôter l’impression d’une œuvre apparue “sui generis”, fantôme destructuré venu de nulle part et traversant les continents avec la liberté destructrice d’une tornade. La mélodie est “out” ; si elle fait mine d’apparaître ne serait-ce qu’au bout de trois notes, Varèse se fera un plaisir de l’assasiner en vol, comme l’un de ces pigeons stupides qui encombreraient depuis trop longtemps le ciel musical. A la place, qu’adviennent pulsions, constellations, éclatements, liaisons fugitives, notations sur les univers sonores. “Amériques”, “Arcana”, “Déserts”, “Ionisation”, chacune de ces pièces avec son atmosphère propre, dresse un territoire musical impossible à mettre en cartes, celles-ci étant sans arrêt rebattues et tourmentées par l’enchevêtrement des lignes, des coups, des effondrements sauvages. Béances, attentes : mais pour qui sonnent ces cloches ? Varèse crée des déhanchements, des superpositions de séquences très courtes, souvent répétées mais ne donnant pourtant jamais l’impression d’être répétitives. Voici que l’espace musical se retrouve malmené par une opération de grattage, de frottage, qui ne le laisse certes pas intact, mais surtout revenu à une nudité primitive qui l’apparente à des foudroiements de totems dans les plaines désertiques. En quelque sorte le rituel magique, la danse de la pluie, s’accomplissent pour la plus grande stupéfaction de nos tympans, tandis que nos yeux n’osent imaginer.
“Ionisation” (1929-1931), pièce écrite uniquement pour 13 percussions (sans oublier les envoûtantes sirènes de pompier habituelles) peut apparaître comme un véritable concentré hypnotique de la pensée de Varèse : gerbes d’étincelles noires, feu d’artifice de gamelans et cloches, orage magnétique habité par la menace, strié d’éclairs auxquels aucune pluie réconfortante ne succédera. Roulement en sourdine, naissance, chocs violents, roulements, extinction : quelque chose des cycles de vie de la terre, du “chant de la terre”, passe en spectre, dans le seul but de réussir, dès lors qu’on en a pénétré les zones habitées par l’éclipse, à perpétuellement nous hanter.

2 commentaires:
Salut Babel!
j'ai écrit un texte sur le FFC et je parle de toi!
Rendez vous sur mon blog.
Et bravo pour le texte de FZ (le tiens est pas mal non plus t'inquiète!)
Hello I just entered before I have to leave to the airport, it's been very nice to meet you, if you want here is the site I told you about where I type some stuff and make good money (I work from home): here it is
Enregistrer un commentaire