17/04/08

COSMOS, FOULE, DETAIL, INTEMPORALITE

Peut-être un jour saurons-nous totalement le retrouver, cet étonnement enfantin et magique, en l’espérant dépourvu de tout sentiment religieux, devant ces effets spéciaux célèbres et célébrés : le buisson ardent, les eaux du Nil devenues sanguinolantes, la grêle enflammée, la brume verdâtre assassine, les fumeroles noires de la terreur envahissant le haut de l’écran, le tourbillon de feu du “doigt de Dieu”, le souffle de Dieu séparant les eaux de la mer Rouge, les flammèches traçant l’écriture sacrée dans le roc… Les naïfs ont cru que l’ordinateur leur délivrerait d’un seul coup de pouce sur les boutonniaux toutes les clefs du royaume magique, mais non, en retour ne reste qu’une impression grandissante de malaise blasé, robots, superhéros et recréations antiquisantes en pagaille, voire batailles géantes de trolls, jusqu’à ce qu’un jour on doive sortir les sacs à vomi. Les “Dix Commandements” de Cecil B. De Mille, dans leur remake technicolor luxueux et démesuré, conserveront pour encore les dizaines d’années à venir le vernis, parfois kitsch mais ne laissant jamais indifférent, de l’audace cinématographique la plus invraisemblable : donner un visage mouvant à l’irreprésentable puissance divine ! Mais prenons une scène fameuse entre toutes, les flots se soulèvent en murailles d’eau souffletée : plein les mirettes ? pas seulement !

COSMOS = Quand on s’attaque à un sujet biblique, il n’y a pas le choix, il faut donner à un moment ou l’autre dans le cosmos. Le cosmos, c’est les rideaux changeants du ciel, les éléments naturels sortis de leurs gonds sur la demande d’une puissance supérieure (divine, ou autre d’ailleurs), le rabaissement de l’homme à quelque animal impuissant. Cecil, lui, ne peut pas y échapper, il lui faut des nuées menaçantes, une mer obéissante : alors, pour donner matière à ses petits génies des effets spéciaux, il va puiser dans le recours habituel, la peinture. Les fumées noires qui retombent depuis le ciel jusque sur la mer comme un voile, dans la scène du partage des eaux, viennent tout droit des peintures de Turner, de ses grands cataclysmes climatiques circulaires, tels qu’on peut les voir par exemple dans “Hannibal traversant les Alpes”, et tels qu’ils seront repris presque aussitôt par John Martin (qui en matière de catastrophes bibliques et visions infernales miltoniennes a fourni au cinéma un stock d’images quasi inépuisable, y compris jusqu’à la trilogie du “Seigneur des Anneaux” qui lui doit tout ou presque). C’est le concept du Sublime à l’état pur : tremblement de terreur de l’homme face à la violence de la nature ! Incendies, tremblements de terre, avalanches, ouragans! Ce que le grand écran a pu s’en repaître. On y revient toujours, en quelque sorte : le cinéma, un tableau qui bouge dans son cadre avec du son en plus ? Charlton Heston, lui, à partir du moment où il est redescendu de sa première ascension du Sinaï, fait systématiquement sculpture : il est le Moïse de Michel-Ange à San Pietro in Vincoli, puissant et inspiré (bien que parfois un brin monolithique), aux émotions figées par la contemplation de l’éternel. Un geste antique des bras, et la fureur des éléments se déchaîne. Le groupe des trois jeunes filles sur leur rocher, échevelées et terrifiées sur fond de ciel apocalyptique, sont elles aussi bonnes pour la glyptothèque. Là aussi, on y revient : ce que le cinéma réclame, ce sont des attitudes. Plus elles sont outrées de manière réfléchie, et plus le film s’enrichit esthétiquement.

FOULE = Cecil reste encore à ce jour le champion toutes catégories des plans de foules : il est le seul à savoir comme aucun autre occuper tout l’espace de l’écran sans jamais donner une impression de répétition, car il sait comme personne “individualiser” ses foules, et leur donner par le cadrage (souvent fixe, mais aux angles toujours très soigneusement choisis) l’ampleur recherchée. Les “Dix Commandements” abondent en scènes de foule, dans un mouvement toujours très organisé d’un bout à l’autre de l’écran, qui saturent l’espace dans tous les sens, et qui peuvent être reliées à plusieurs genres. Dans la relativement longue scène qui illustre la transformation de la paille en briques, il faut se pincer pour ne pas croire être en train de regarder un véritable documentaire rescapé d’il y a quatre mille ans. Ailleurs, le réalisateur étale ses figurants innombrables, leur fait former des cercles, des colonnes, des masses, occupe des premiers plans, étage un peu comme on le ferait sur une scène de très grand théâtre, alterne plans intégrés et plans à vol d’oiseau, fait osciller sa caméra entre un œil divin et un œil terrestre. Entre le tourbillon de feu et le partage des eaux, c’est sur l’unité vacillante et incrédule du peuple hébreux que Cecil insiste : levers de tête, exhortations, mains élevées en prière, agitation. Là encore, on n’est pas très éloigné d’une imagerie venue de l’héritage pictural, et notamment du préraphaélite anglais, qui prévalait déjà dans les scènes religieuses du monument muet “Intolérance” de D.W. Griffith (pas très éloigné dans le temps de la première version des “Dix Commandements”). La foule, quoi qu’on fasse, c’est toujours à moitié la populace, à moitié le chœur antique : les témoins, les confidents, la palette expressive de tous les sentiments, et une sorte de miroir tendu au spectateur dans toutes ses transes supposées. Le bonhomme, la fille, perdus dans la foule, c’est vous.

DETAIL = Un peuple comme c’est pas possible, et pourtant, un sens incroyable du détail qui ne cesse jamais de respirer à chaque scène. C’est ce qui fait la force du film de Cecil : il ne cherche pas à impressionner par l’alignement ad nauseam du même hoplite musculeux à jupette et à lance, non, au contraire, il individualise au maximum tous les éléments qui passent dans le champ de la caméra, ce qui fait que si on prête attention à ses mouvements de foule, on se rendra compte que pas un figurant n’est véritablement semblable à son voisin. Une barbiche, un pagne un peu plus crasseux, un porteur de tapis ou un conducteur de bœufs, des regards d'enfants réfugiés dans des panières, c’est suffisant pour que tout l’effet de foule voie son caractère massif déconnecté et se voie parcouru de toutes sortes de possibilités. Cecil fait du péplum, il en connaît bien les règles, mais il sait aussi les animer de mille détails choisis, et surtout, surtout, astucieusement mis en valeur au cœur de la scène qui les a suscités : c’est la balance à poids qu’activent à tour Ramsès et Moïse dans leur rivalité, c’est le jeu de l’oie ou plutôt de l’anubis dont l’une des têtes court au fond de l’écran s’échouer aux pieds de Ramsès, c’est l’éventail de Nefertari qui est le véritable emblème de sa frivolité cruelle et égoïste. Tout bouge, évolue, mais aussi tout court dans sa propre direction. La sortie des Hébreux d’Egypte est le clou de cette méthode : la petite fille avec sa poupée, le vieillard en fin de vie, les cages à volatiles, les chargements trop lourds… La meilleure preuve n’est-elle pas qu’à la fin des années 90, un dessin-animé pas franchement bon n’hésitera pas à littéralement piller cette scène dans les moindres détails (en l’affublant, de surcroît, d’une chanson à l’eau de guimauve) ?

INTEMPORALITE = Et puis il y a ces moments où l’on est plus dans les codes acceptés du peplum biblique, mais “ailleurs”. Les fils de brume vert fluorescent qui envahissent un ciel noir d’encre près d’un poteau éclairé en rouge écarlate au premier plan, ce n’est plus du péplum, c’est une résurgence bienvenue de l’expressionnisme dans toutes ses capacités. Ramsès et Nefertari ont perdu leur enfant, leur premier-né (tant pis pour eux, ils étaient prévenus, leur arrogance les a perdus), ils portent le deuil, de simples costumes de tissu noir, admirablement taillés, qui viennent se détacher comme des ombres mortuaires dans les pièces éclairées de rouge près des rares meubles gris-sombre. Ce n’est plus la vanité du jeune roi en jupette lamé-doré ni les coiffes de plumes coquettes voire odieuses, ce n’est pas encore l’épée de vengeance tirée de son fourreau ou l’emblème cruel du casque au bleu éclatant qui veut signer l’ordre du massacre, c’est un entre-deux humble et surprenant, qui lâche totalement le côté “archéologique” obligé d’un tel film, pour venir lorgner au bon moment du côté de la tragédie grecque et de la “grandeur” néoclassique. Le plan où les deux époux prisonniers de leur échec s’effacent pour laisser place au Mont Sinaï enflammé est d’une éloquence rare.
C’est là une leçon que devraient méditer ces réalisateurs d’aujourd’hui qui s’imaginent que l’antiquité, c’était le Bronx avec une mode fashion différente et un argot moins évolué. Créer un “ailleurs” puissant dans le “là-bas” biblique : c’est, en fin de compte, s’approcher au mieux d’un certain idéal.

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