"Zone" est un livre tout en flux qui accapare progressivement et inéluctablement votre coeur jusqu'à ce que l'aiguille du sismographe qui sommeille dans votre coeur à la veille de chaque lecture s'affole jusqu'aux sommets de l'échelle de Richter. Le narrateur, la valise qui telle une boîte de Pandore enfin rebouchée semble capable de parler pour tous les crimes commis en divers noms, le train qui dépèce les paysages comme des fragments de géographie auxquels viennent se raccrocher toutes les obsessions et les souffrances de qui a traversé les horreurs tues, tout ceci donc n'est que la trame du livre, car ce qui l'habite plus que tout, ce sont les voix, les visages, les intimités, les explosions et les carnages, guerriers ou méthodiques, de la Zone qui ne cesse de se rappeler à nous, de sa voix implorante et sanglante. 60 ans de paix européenne, nous claironne-t-on sans relâche. Encore fallait-il pouvoir oublier que dans l'air que nous respirons subsistait peut-être encore la trace irrécupérable, volatile à jamais, des disparus des camps ; encore fallait-il mettre de côté l'Algérie "française", et l'inextricable maelström yougoslave, guerre oubliée à quelques heures d'avion de Paris. En faisant de son personnage principal un franco-croate, écartelé entre les réalités divergentes de l'Ouest et de l'Est, entre le renseignement et la guerre, entre l'épopée et la boucherie, entre la paix creuse et la guerre perpétuelle, Mathias Enard replace son lecteur face à ce qu'il a sans doute voulu oublier : le trou noir des Balkans, dernier ricochet des conflits qui de l'Algérie au Liban placent la Zone sous un filtre rouge sang.Ce qu'il faudrait surtout s'efforcer de discerner, c'est la manière subtile, trés maîtrisée, avec laquelle Enard dose les fluxs, les vitesses de ses vingt-quatre chants ; la manière dont les thèmes et les événements, s'annonçant sans aucun ordre chronologique, s'entremêlent petit à petit, constituant une sorte de mélodie continue wagnérienne qui fascine et accapare l'attention ; et dans les retours successifs des villes, des amantes, des soldats, des guerres, revenant souvent se bousculer en énumérations qui arrachent aux cartographies des lignes de front bouleversantes et qui nous étreignent, on verrait presque une incarnation littéraire réussie du leitmotiv wagnérien, qui progressivement dépouillé de son individualité signifiante vient s'engouffrer avec tant d'autres dans un grand chant historique. Ce n'est pas tout d'aligner les séquences à la suite, il faut savoir aussi placer le bon signe de ponctuation, la bonne virgule au bon moment, doser les scansions, comme on le ferait dans un trés long poème épique (et là on retrouverait notre Iliade bien plus que dans ses références explicites dans le livre), composer la partition, à chaque note qui doit sonner juste, le détail savamment orchestré. Mathias Enard, avec une virtuosité assez extraordinaire, réussit tout cela sans jamais donner l'impression d'avoir produit un effort. Nietzsche disait que tout ce qui est divin marche avec des pieds ailés : le pathos de "Zone", évitant toujours l'écueil de l'outrageusement souligné (contrairement à ce que certains ont pu prétendre), effleure l'écume du factuel pour aussitôt nous faire comprendre que quelque chose d'autre est à l'oeuvre, de plus global, et nous impliquant nous lecteur autant que les innombrables victimes, coupables et innocents mêlés, que l'on apprend à découvrir. Un livre où il n'est plus possible d'être un héros.
Les vieilles biques séniles qui lècheront leurs assiettes en novembre prochain chez Drouant n'ont pas jugé bon de retenir "Zone" dans leur liste de goncourables : peut-être parce qu'Actes Sud a déjà été primé il y a peu (pour la plus éphémère gloire du trés oubliable Laurent Gaudé), et sans doute parce que le livre, tout simplement trop bon, aurait tué tout suspense d'ici à l'attribution du prix.
Le dernier opus de Régis Jauffret, "Lacrimosa", n'est pas non plus retenu sur cette liste, mais c'est un euphémisme de dire qu'il souffre énormément d'une lecture proche de celle de "Zone". Jauffret, on le sait, est un écrivain extraordinairement doué (ou plutôt malin, diraient d'autres), qui a le contrôle de son beau style et qui s'y entend pour le faire déraper à merveille dans le cadre le plus banal ou le plus sordide. "Lacrimosa" redéploie une fois de plus toutes ces qualités, mais ici quelque chose grippe dans la machinerie, quelque chose qui semble bancal et peine à nous convaincre. La tragédie du suicide, les tentatives d'un "pauvre chéri" de redonner vie au passé, dans toutes les positions possibles, de la plus plate à la plus farfelue en passant par un fantastique évocateur (un catamaran remontant les rues de Paris...), se succèdent sans que l'on puisse se dire que quelque chose, dans la prose ou ailleurs, va enfin se produire.En particulier dans l'épisode central de Djerba, Jauffret accumule des clichés inqualifiables, les baignades nues, les baisades à la chaîne, les buffets. En lisant ce passage, on se demande, avec un mélange de curisoité et d'effarement, si ce qu'on lit est une parodie d'autofiction ou bien l'image déplorable d'un écrivain tombé dans le piège de l'autofiction en dépit de ses efforts. Lorsque Jauffret écrit une phrase aussi banale que : "Au buffet, je vous proposais un verre de jus d'ananas, mais vous avez préféré la papaye", on se demande bien où se trouve la barrière qui nous séparerait de la plus affligeante des "petites affaires privées". Pasticher, déconnecter le cliché au moment où le lecteur croit qu'il va naître (exercice de coupe d'herbe sous le pied dans lequel Jauffret est virtuose), ne nous semblent soudain plus suffisants. L'alentour médiatique du livre (la base "véridique" du livre) n'est de plus pas fait pour soulager notre malaise. Bref, le livre se lit sans déplaisir, mais la dernière page refermée, on se demande ce qu'il y avait à en retirer, et on se dit soudain que Jauffret est peut-être, tristement, le seul à savoir comment en bénéficier...
Fin 2006, on tenait entre nos mains moites et encore étourdies de bonheur un gros Pynchon tout neuf, qu'on s'empressa de dévorer dans les semaines qui suivirent, sans même prendre la peine de regarder dans le dictionnaire les mots inconnus, ou même de tâcher de saisir les passages difficiles. Fin 2008, deux ans plus tard, voici entre nos mains toujours aussi moites et toujours aussi heureuses "Contre-jour", enfin sorti de la malle magique houdinesque de Claro, et au bout d'une centaine de pages c'est comme un grand bonheur renouvelé de retrouver tous ces personnages si extraordinairement vivants et riches alors même qu'ils sont si éloignés de tout réalisme appuyé de la description et autres outils trop lourds. On sera surtout ravis de voir que les niveaux de langage, trés différents d'un personnage à l'autre, sont enfin rendus dans toute leur diversité. "Mason&Dixon", so barocco, n'avait pas particulièrement permis de le remarquer, et ne parlons pas de la politesse excessive de Michel Doury ; mais dans "Contre-jour", c'est une véritable découverte, qui ajoute un grand plaisir de lecture. On en reparle sans doute bientôt ! 
2 commentaires:
•Francis Servain Mirkovic le narrateur , "délégué de défense" , né à Paris
•Son ami d'enfance à qui il a volé son identité : Yvan Deroy ( p 39 - 41 , 447 - 455 )
•Marija Mirković sa mère ( p 150, 182 -186, 342-348, 498,)
•Servain son père né en 1934 à Gardanne ( p 150,170, 415, 462 ) , décédé en 2000
•Leda sa soeur mariée à un banquier parisien ( p 169,172, 347-348 )
grands parents maternels: Oustachis
grands parents paternels : grand père serrurier forgeron ( p 172 )
•Marianne ( p 49-51, 53-54 , 93-94, 96-98 , 353-354 , 495 )
•Stéphanie Muller ( p 220, 225-228 ,232-233, 237-238, 250, 290-291, 318-322, 324-325, 328-329, 359, 402-403, 477- 481, 453, 505-510, 514-515)
•Sashka ( Alexandra ) ( p 39, 77, 128,132, 149, 151, 465 - 468 , 483 , 495 )
•Andrija le Slavon ( p 43-47 , 87-89, 246-247, 287, 385-389 )
•Vlaho Lozović le Dalmate ( p 148, 246, 457- 461)
•Lebihan ( p 282, 292, 338, 362-363 )
•Jean Claude Cousseran (p 416 )
•Nathan Strasberg , israëlien ( p 74 ,76, 86, 498 )
•Harout Bedrossian ( catholique arménien ) (p 198, 203, 205, 210-211)
•Ghassan Antoun ( p 47, 56, 87-91, 93-94, 98-101, 105, 333-334, 491 )
•Jojo, Momo, Pierre , Gilles ( 153-154)
•Intissar ( p 63, 91, 293-313, 385, 438, 439, 444-446, 514)
•Marwan ( p 64, 91, 293-313, 438, 439, 444-446, 514)
•Ahmad ( p 69, 91, 293, 310, 439, 443, 445 )
•Habib Barghouti ( p 67, 295)
•Abou Nasser ( p 66 , 309, 311, 441- 444, 446)
•Un lecteur de Pronto ( p 22 , 173, 186, 200, 242 )
•Le ferrivopathe ( p 56 - 59 )
•Un cruciverbiste et sa femme ( p 128 , 152, 281-282 )
•Antonio le Barman ( p 249, 369 )
•Une sexagénaire en manteau de laine noire ( p 332)
•Des Américains ( p 402 )
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