01/10/08

Présentation de « Za Warudo »

« Za Warudo, or "The World" for those of us that actually speak English, is a bad ass move by Dio Brando in Jojo's Bizarre Adventure and has power that's over 9000. He freezes time and inverts all the colors. Anonymous is capable of pulling off said move. »
encyclopediadramatica.com

Lorsqu’on ne fait tout d’abord que parcourir ces deux cent pages excédant les normes de densité de vocabulaire au paragraphe carré, lorsqu’on remarque immédiatement la manière qu’a la page de se distordre dans les postures les plus invraisemblables que la technique littéraire ait autorisées ces dernières années, lorsqu’on se plonge dans les premières lignes aperçues et qu’on est frappé par ce langage coruscant qui traduit des événements par milliers, on est alors tout de suite obligés de se dire que Za Warudo est le texte le plus étrange, le plus déluré et le plus ambitieux qu’on ait eu la chance de lire depuis longtemps. Tout commence pianissimo, dans les zones incertaines qui servent à ne dévoiler que très doucement les grands débuts, et ensuite ce n’est plus que séries d’intensités extraordinaires se succédant dans un grand vertige virtuose, un sans-filet redoutable pour le lecteur qui doit vite apprendre, si ce n’est déjà fait, à renoncer à ces infatigables balises de secours communes que sont le personnage, l’intrigue et le contexte.

Za Warudo, parmi sa dizaine d’encyclopédies miniatures improbables, comprend un bestiaire capable de rivaliser simultanément avec plusieurs parcs zoologiques situés à des points contrastés de cette planète. Est-ce une surprise, quand on constate le surnom à la fois facétieux (« essayez d’avaler ça ») et modeste (« j’aurais pu choisir mieux ») que l’auteur, qui s’est voulu le plus insaisissable possible, s’est choisi ? Et donc, on aura aucun scrupule, dès lors qu’il s’agit de présenter l’inprésentable fête de Za Warudo, à tenter de démêler la bobine du chat dingo autour des trois animaux qui nous semblent emblématiques de ce texte : la chimère, l’otarie et la pieuvre.

La chimère, depuis John Barth, a placé la littérature sous le signe de la reprise structurelle, de l’hétérogénéité technique, de la désacralisation du mythe. Za Warudo pourra donner l’impression d’être un vaste catalogue récapitulatif de tout ce qui est disponible en magasin dans ce domaine : cut-up burroughsien, listes, phrases interminables, jeux lettristes… Loin d’être stabilisé dans une tonalité dominante, le texte ne cesse de dévier de son cadre, de délirer, c’est-à-dire littéralement de sortir du sillon dans lequel une fiction a toujours trop tendance à s’embourber. Le lecteur ne bénéficie d’aucune thématique repérable dans l’immédiat, aucune flèche du temps rassurante : cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de « plot », pas d’histoire, mais plutôt que celle-ci est en partie dissimulée, presque par une sorte de pudeur, sous la masse des anecdotes, des péripéties, des digressions. C’est à nous en quelque sorte qu’il incombe, avec une sacrée dose de mémoire, de replacer les pièces du puzzle qui laisse deviner un étrange bildungsroman atomisé, se faufilant en perpétuels zig-zags entre les plages de fou-rire et de douce réflexivité. L’auteur, de toute évidence, n’a pas choisi la facilité, et il n’est pas sûr que l’attention du lecteur résiste à certains discours (ces moments où les personnages se lancent dans d’interminables monologues) finissant par engendrer un sentiment de monotonie. C’est là, typiquement, le genre de passages où l’auteur s’amuse plus que le lecteur, ce qui serait plutôt à éviter, comme dans ces monologues néo-joyciens sans virgules qui fatiguent les yeux et lassent vite l’attention. Mais ces quelques moments d’égarement ne durent jamais plus de cinq ou six pages, suivis aussitôt qu’ils sont par des relances d’intensités sous forme d’élisions, bifurcations, dialogues tronqués, pavés typographiques, jeux d’italiques, recours au théâtre, notes de bas de page sans rapport avec celles de Foster Wallace, tout cela envahissant l’espace blanc de la feuille dans toutes les directions. Aucune de ces techniques n’est inventée, mais toutes les dettes sont subtilement, à l’heure choisie, payées par de fines allusions. Ce qu’on en retient, c’est un texte au caractère mutant, diversiforme, mais qui, heureusement, conserve une unité globale de ton, grâce à la voix unique de l’auteur qui se reconnaît immédiatement où qu’elle s’exprime. C’est cela, on le répètera pour la millionième fois, qui prime largement ces considérations de techniques flottantes : celle-ci ne sont que le support, sans cesse renouvellé, d’une voix authentique, solide, au clavier riche, et qui dans les moments mélancoliques comme dans les circonvolutions pince-sans-rire, sait se faire entendre, en particulier grâce à un vocabulaire d’une richesse sans arrêt surprenante, qui a peut-être ses préférences assumées (le « smaragdin » de l’un valant bien le « gutta-percha » d’un autre), mais qui s’affirme avant tout comme un langage en circulation permanente, toujours en torsion dans un grand flux, réussissant à faire oublier son aspect arty et recherché pour souvent laisser passer une belle émotion, et qui à lui seul permet de faire oublier ces moments de battement, de langueur, de tournicotis en rond ou de surplace qu’un texte aussi risqué, presque sans-filet, suscite inévitablement.

Vient alors notre otarie, mascotte de la facétie impérieuse et de l’humour le plus débridé (Donald Barthelme avait choisi la girafe comme animal emblématique, mais c’était ironique comme à son habitude). Cet humour otarien est vraiment le plus personnel qu’on puisse rencontrer, car lié à cette voix rythmique, colorée, il ne donne jamais l’impression de décalquer qui que ce soit, et énumérer les possibles influences serait un travail aussi fastidieux qu’inutile. Alors que, dans Un requin sous la lune, Matt Ruff avait tendance à loucher d’une manière parfois trop appuyée sur l’humour pynchonien, l’auteur de Za Warudo, nourri et donc de rien, peut quant à lui donner l’impression de surgir de nulle part avec une fantastique répartie. En un certain sens, Za Warudo peut être pris pour la rencontre toujous surprenante entre les exigences formelles de la high literature et l’inextricable bric-à-brac de la culture populaire : expressions geek, jeux-vidéos, dessins-animés, mangas, catch, télévision… Le name-dropping en particulier s’y déploie avec une verve sans complexe, n’hésitant pas à caler dans les interstices son petit panthéon personnel, de Keno Don Rosa (l’auteur de la très pynchonienne Jeunesse de Picsou) à Olivier Lamm. L’humour, on va finir par le savoir, ne se dissèque pas, il ne peut que s’expérimenter sur le champ, dans toute son intensité, et l’auteur de Za Warudo possède avec une grande assurance des tiroirs entiers de blagues différentes, sarcasmes, litotes, jeux de mots, qui ondulent et se contredisent, et font que les structures postmodernes se retrouvent contaminées par quelque chose qui nie radicalement leur sérieux potentiel : : ainsi des listes du personnage principal, rédigées sous la forme « j’aime / j’aime pas », et qui pour peu qu’on fasse attention révèlent bien vite qu’elles se contredisent royalement, d’un air de dire que c’est le seul plaisir des énumérations presque péréquiennes qui est ici à l’œuvre. Ces listes sont un peu comme des cavalcades à la Rossini (ta, ta-ta-ta…) qui font office de brusque accélération dans les degrés d’intensité. Le texte ne dédaigne pas le jeu de mots joycien (ainsi du « ranchstaurant », qui mieux que toutes les longues descriptions est capable de planter le décor pour quelques lignes). L’humour de l’Otarie est un fil de trame burlesque qui ne se fatigue jamais de démolir ce qui vient juste d’être dressé, pour le seul plaisir de la blague, reine de ce royaume fantaisiste, où tout semble courir et bondir comme dans les meilleurs cartoons de notre jeunesse, plaisir qui, on l’espère, ne s’épuisera jamais et sur lequel tout jongleur des mots doué pourra toujours compter.

Mais Za Warudo ne peut pas se résumer à une seule vaste et brillante blague, et c’est là qu’intervient notre pieuvre. Parmi ses centaines de personnages, le texte compte un certain Grigori la pieuvre : là encore, il ne s’agit pas que d’un emprunt à un auteur (à juste titre) vénéré. Car l’auteur, d’un tour de passe-passe à remarquer, transforme ce qui ne serait qu’un banal clin d’œil pynchonien en un caractère anxieux, déraciné, inclassable, et qui n’arrêtera pas dès son apparition de propulser une ombre inquiète sur les décors frégoliens et les poursuites frénétiques du texte. Grigori la pieuvre, récupéré par des pirates, lancé dans la vie moderne, doté d’une parole qui donne au moindre mot prononcé par lui une dimension plus qu’étrange, traîne dans l’environnement urbain une silhouette exilée et déconnectée, voire désabusée, diffusant comme d’autres personnages sa sève mérancolieuse. Une fois que la dimension comique a été assimilée, le lecteur se rendra vite compte que les passages tournant autour de la perte, de l’attente, d’un chagrin qui se refuse aux mots tout en les usant, s’avèrent tout aussi importants. On y discernera même une auto-réfléxivité à laquelle, plutôt que de la rattacher hâtivement à un postmodernisme de bon aloi pour mieux l’étouffer, on prêtera des intentions de modestie, où le narrateur laisse brusquement entrevoir la figure de l’auteur, au milieu de ses livres trop riches en mots et de ses idées jamais assurées d’être vraiment originales. Un dialogue dit par exemple : « - On va jouer avec les briques. / - Les logos ? / - Oui. » Il semble que sans vouloir y toucher beaucoup de choses soient ici résumées : le langage comme matériau ludique, la littérature comme terrain de chimie amusante, et peut-être au-dessus de tout cela la vague conscience de la vanité totale de toutes ces explosions verbales, colorées ou non. Tout à la fin, on a le pressentiment d’un rêve qui se dissout petit à petit dans la lumière matinale, l’image du logos-lego qu’il faut quand même remiser au fond du coffre à jouets, impression préparée au long du texte par des snipets de clairvoyance, des déchirements du rideau de scène, des apparitions de piles de livres, qu’il faudrait recenser et approfondir. Au risque de la surinterprétation, on dirait de ces passages réflexifs qu’ils placent l’auteur en spirale par rapport à son propre texte, dans un rapport de démystification intermittente, et qui remettrait à leur juste niveau l’irrespect de la norme et la profusion hilarante qui encombrent les paragraphes successifs ; et au-delà, on décalquerait un autoportrait paradoxal, Astronaute/Otarie, qui dévoilerait dans des entractes ce qui fait que le désir « est vent et moteur » (le Pynch’, encore), un rapport aux passions littéraires anciennes ou récentes, aux livres, à l’écriture, le rideau ne s’entrouvrant que juste assez pour qu’aussitôt une pieuvre qui parle envahisse la scène et tente de faire oublier cette fente indiscrète.

Za Warudo est donc très régulièrement traversé par des moments d’émotion pure, d’innocence lumineuse, qui empêchent le texte de se réduire à un pur exercice de style abstrait : dans ces zones, inexplicablement, quelque chose se passe. Ainsi, au début, de cette prodigieuse scène de catch, toute habitée par des sentiments d’émerveillement, d’admiration, de respect sacré, qui réussissent à faire d’une scène d’abord triviale (une masquarade de catch professionnel) une espèce de révélation pour le personnage enfant qui y assiste, un instant où le côté arty qui, aux premières lignes, pouvait laisser réticent, s’efface soudain au profit de quelque chose de vraiment poignant, d’indéfinissable, une atmosphère de fascination juvénile magnifiquement rendue, et qui à partir de là projette sur le reste du texte une ligne souterraine toute en soupirs et en attentes qui ne cessera de resurgir ici ou là, donnant tout son sens à un texte qui risque pourtant d’en manquer singulièrement. Ces moments de tendresse, qui s’insinuent, se bercent, qui se contemplent dans le creux de longues phrases orfévrées et qui se mirent dans le miroitement de leurs convulsions, sont tout autant au cœur du projet que le déchaînement des forces comiques. Pas de joie de vivre authentique sans le battement du cœur qui se sait mortel.

Za Warudo est une expérience de lecture qui a ses moments trés Finnegans Wake : comme dans la grande somme joycienne, il y a des pages où ce qu’on lit nous passe un peu par-dessus la tête (certaines dissertations mathématiques, par exemple, ou certains délires métaphysiques), où les yeux suivent tandis que la tête erre ailleurs, encore baignée dans ce qui l’a touchée plus tôt, et puis il y a ces moments où le regard se ranime, se peuple d’étincelles, où on s’amuse et on se dit « là il se passe quelque chose de très intéressant, de très nouveau ». Deleuze définissait la nouveauté comme, par excellence, quelque chose « que l’on attend pas ». A priori, rien ne ressemblant tout à fait à Za Warudo ne nous était jusqu’alors parvenu, et c’est peut-être ce caractère de nouveauté frappante qui nous a immédiatement happés dans son inlassable champ d’expérimentations. C’est donc entendu, Za Warudo est un texte déroutant, formidable, agaçant, hilarant. Mais ce qu’il faudrait surtout en retenir, c’est que, alors que trop de textes nous enjoignent encore de partager leur tristesse et leur morosité, de les rejoindre dans ce camp obscurci contre lequel nous désirons pourtant lutter, Za Warudo semble avant tout un texte de vie, un texte de grande vie et de joie totale, un texte de joie de vivre totalement exprimée dans les jeux des mots et des numéros, une grande fête de la fiction, délivrée de toute téléologie, nous conviant à la rejoindre dans son grand tourbillon. On peut douter que tout le monde soit prêt à déguster ce genre de haute fantaisie grand luxe : mais dédaigner les mélodies, les vibrations, les intensités de ces « exagggerations », quelle erreur ce serait !

3 commentaires:

g@rp a dit…

La meilleure présentation de la rentrée littéraire 2008 !
(et j'ai honte de ne pas avoir lu ZW en entier)

Lazare a dit…

J'aimerais bien l'avoir. J'ai toujours dit qu'il avait un talent incroyable...

thomas vinau a dit…

Chouettos ici...!