14/10/08

Qu'est-ce que l'adoxographie ?

Je suis obligé de le reconnaître, ce mot n’est ni très prononçable, ni particulièrement joli (quelle pitié que la langue française accorde tant d’importance à la joliesse), ni même assez révélateur de ce qui pourrait se cacher derrière ; et pourtant, je meurs d’envie que dans les prochaines éditions des dictionnaires francophones ce mot nous soit enfin transféré depuis la langue anglaise, ce serait d’ailleurs si simple, à peine une petite terminaison à modifier, adoxography, on jurerait entendre un de ces mots ayant traversé le Channel avec Will le Conqueror et n’attendant plus que de revenir au bercail une fois que Corcine et Raneille l’y auraient autorisé.
Adoxography, m’apprend la notice anglaise de Wikipédia, a été forgé au beau milieu de cette époque victorienne si attachée au grand style (bien qu’ayant porté, à mon goût, beaucoup trop de faux-cols amidonnés), pour désigner tout “fine writing on a trivial or base subject”. (Attention, l’adjectif “fine” est ici ultra-important.) D’éminents spécialistes éminemment oubliables se sont échinés à faire remonter les origines de l’adoxographie jusqu’à des exercices rhétoriques de la Grèce ancienne, où il s’agissait pour les pauvres orateurs barbus de faire, avec la plus grande éloquence, l’éloge enflammé des choses a priori les plus viles, les plus ignobles, voire les plus ridicules ou insignifiantes (exemples : la goutte, la cécité, la surdité, la vieillesse, la négligence, l’adultère, les mouches et moucherons, les punaises, la fumée, les excréments). Ce genre d’argumentation tordue a dû beaucoup amuser à l’époque, étant donné qu’on la voit resurgir à la Renaissance en Italie, en France et surtout en Angleterre, dans des traités dans lesquels on se targuait de faire l’éloge de ces abominations morales que sont la pauvreté, l’ivrognerie et la stupidité (valeurs qui me semblent pourtant, de nos jours, occuper le centre de la place publique)…
Oui, trés intéressant, pourquoi pas, mais il faut surtout cligner de l’œil à la fin de la notice, qui conclut sur le fait que, “in modern writing, the term adoxography is also used as an often humorous self-reference in writing, often in regard to humor columns or blogs”. Et revoilà la flèche contemporaine. Les blogs ont envahi l’agora, rarement pour le meilleur, mais il n’y a pas plus à pleurer là-dessus que sur la prolifération des films médiocres ou des livres odieux (ou des musiques inécoutables, me souffle-t-on) : l’absolue qualité de quelques-uns est l’ample justification de ce bordel qu’est le tout. On assiste quand même, ces temps-ci, au développement d’une fascination un peu malsaine pour la déchetterie du blogging, où en échange d’un rire qui ne serait ni jaune ni d’ailleurs d’aucune couleur, sans joie authentique, on perdrait son temps à explorer, sans prendre la peine de se mettre une pince sur le nez, des blogs qui ne seraient plus la simple expression d’une petite affaire privée très oubliable, mais plus perversement l’étalage d’une pseudo-ironie qui voudrait nous faire croire qu’elle n’est pas dupe, à grand renfort de grand-guignol idiot et méchant : ma vraie-fausse vie de starlette inconnue, mon avancée jusqu’aux frontières du soutenable, scatologie et cruauté main dans la main… Il est certain que, à moins de se transformer en revue online aux règles rigides, enferrée dans un domaine précis qui finit toujours par se révéler étroit, même le blog se voulant le plus intègre est tout autant soumis aux règles de l’entropie que le reste de l’univers, et finit toujours par être entraîné du côté du trivial, du négligeable, de l’aspect geek le plus personnel de son auteur. C’est que la vie est peuplée par la disparité, la digression et la dissonance, auxquelles le bloggeur ne peut échapper. Mais il s’agit de le faire avec ce qu’autrefois on aurait appelé “de la classe” : où l’on retrouve le “fine writing” de notre adoxographie. C’est un point sur lequel je voudrais vraiment insister : le bon bloggeur, dans le sens le plus basique de ce mot, c’est celui qui réussit à se forger un style propre de telle manière que tout, absolument tout, l’admirable comme le trivial, peut y opérer sa traversée du miroir virtuel. Ni trop d’admiration ou de haine (car alors c’est l’esprit de sérieux et la mauvaise conscience qui guettent, et ce sont les pires), ni trop de trivialité ou de narcissime mesquin (car alors les potentialités mêmes du support virtuel seraient définitivement perdues). Le tricheur, le pervers, le vulgaire, n’ont pas de voix, pas de style : même quand ils enchaînent le langage SMS, les insultes, les propos salaces, et qu’ils croient être dans un style, ils ne sont en fait dans aucun style, nada, parce qu’ils n’ont rien, mais alors rien de rien à nous dire, rien à nous faire rencontrer, si ce n’est borborygmes et chasses d’eau bouchées. Il y a, sur le réseau, des gars qui nous entretiennent avec une légèreté de ton et de propos qui a quelque chose de reposant : ce sont eux qu’il faut lire.
Adoxographie, un synonyme classieux pour “éclectique” ? J’aimerais bien, dans mon cas personnel, pouvoir tordre ce mot dans ce sens. Affiché en toutes lettres, ce serait alors, en quelque sorte, une déclaration de modestie (passant alors pour un peu fausse, la modestie, mais tant pis), une manière de dire que rien ici n’est contrôlable, mesurable à un étalon intellectuel, et au contraire dégagé de tout jugement, désirant seulement toucher du clavier tous les degrés d’intensité. Ce serait déjà bien…
L’adoxographie, ça pourrait donc aussi être ça, une espèce de programme de production, dans lequel on ne s’interdirait plus rien, dans le grand mépris des chefs-d’œuvre, des autoroutes de la modernité, du mainstream, en essayant de tamiser, d’y cueillir, avec de la chance, quelque perle noire éblouissante. Et ainsi donc, le texte qui s’achève avec cette phrase : il n’est pas d’un intérêt fulgurant, rien n’y est bousculé, tout juste si on y compose de vagues figures avec des confettis éparpillés – mais j’espère au moins qu’on y aura trouvé un reflet de cette belle pratique élizabéthaine, “the art of eruditely praising worthless things.”

2 commentaires:

g@rp a dit…

You've done it !

Insula dulcamara a dit…

Mais toute la littérature n'est-elle pas adoxographique ? en tout cas toute la littérature moderne...