13/11/08

Julien Gracq, dernière enchère


Je me souviens encore, il y a presque un an maintenant, lorsque revenant d'Espagne j'ai appris avec une semaine de retard la mort de Julien Gracq : le vague sourire que m'arrachait régulièrement la pensée "encore un qui va finir centenaire" n'avait alors plus de raison d'être. Il me restait bien sûr l'essentiel, de beaux souvenirs de lecture, les amitiés empoisonnées et noires d'Au château d'Argol, les paysages mélancoliques, en voie de désagrégation, les complots raffinés qui hantent Le Rivage des Syrtes, et toutes ces phrases suffusées de poésie surréaliste.

André Breton détestait le roman : il y a dans le premier Manifeste du Surréalisme une célèbre critique, aussi féroce qu'injuste, d'une description de Dostoïevski. Pourtant, cette haine ne l'a pas empêché, dès sa parution en 1939, d'être enchanté par Au château d'Argol et d'écrire aussitôt à l'auteur encore parfaitement inconnu pour lui faire part de son admiration. Lorsque quelques mois plus tard il est mobilisé et envoyé comme officier médical sur un terrain d'aviation à Poitiers, Breton n'emporte que quelques livres : Rimbaud et Au château d'Argol. Suivit une amitié fidèle et constante de vingt-sept ans.

Combien valent sur le marché les souvenirs de ces vingt-sept années? On le sait depuis hier : 75.000 euros. C'est le prix qu'a atteint l'ensemble des lettres et cartes postales de Breton à Gracq, préempté par la Bibliothèque Doucet, pour le plus grand dépit du collectionneur anonyme qui convoitait le lot majeur de la vente d'hier. Dans les murs de Doucet tout ça ira rejoindre les lettres de Gracq à Breton qui s'y trouvent déjà, mais dont il nous est encore interdit de connaître le contenu jusqu'en 2026.

De la vente elle-même, on a peu parlé, sauf chez Pierre Assouline, qui un poil m'as-tu-vu ne rate jamais une occasion de rappeler qu'il a pu parler de la pluie et du beau temps avec le maître, et chez François Bon, apparemment pas encore vacciné contre les pratiques des institutions culturelles françaises, qui, c'est pourtant bien connu, ont horreur des fondations, préférant toujours récupérer les bonnes pièces lors des ventes plutôt que d'assumer la charge de maisons d'écrivains bourrées d'objets mineurs et dévoreuses de temps et d'argent. Dans les journaux de ce matin et de ce soir, sauf bien sûr dans les canards locaux, rien. Les commissaires-priseurs semblent pourtant ravis. On s'est absolument tout arraché : de la lettre ornée de dessins de Magritte en passant par les livres rares jusqu'au lampadaire de la rue de Grenelle (adjugé 20 euros...), tout est parti. L'Etat a, paraît-il, préempté 65 lots en tout ; mais comme d'habitude, impossible de savoir exactement quoi. Il paraît que le livret scolaire du bachelier Louis Poirier fait partie des heureux élus...

Les manuscrits, eux, sont bien arrivés rue de Richelieu. Avec des morceaux de vrais inédits dedans. Les annotateurs du futur vont se régaler.


Photo : Julien Gracq et André Breton dans la forêt de Meudon, vers 1965
(source : www.atelierandrebreton.com)

1 commentaires:

Le Correspondancier a dit…

Si ça vous intéresse… j'ai cru comprendre qu'on en parlerait toute cette semaine sur France Inter, dans esprit Critique entre 9h et 9h30…

Cordialement