D’abord Cuba, le cercle primordial, île condensée en un point duquel tout peut partir , île tout autant omphalos que la tour Martello de Dublin, Cuba nexus où se trouve sans cesse posée la pointe du compas de José Lezama Lima, à l’étendue démesurée. Ensuite, deuxième cercle, l’océan génésique sur lequel Cuba flotte comme ces mondes nés de la fleur de lotus dans la cosmogonie hindouiste, océan au-dessus duquel naissent et enflent les cyclones chargés d’effacer l’écriture des hommes. L’Europe et les Etats-Unis, troisième cercle civilisationnel, régions de refuge, d’errance, de perdition, de culture, de dégoût. Enfin l’Egypte et la Chine, les royaumes éternels, les sables glacés d’Osiris et les vallées blanches du taoïsme, l’appel de l’Orient, la bibliothèque-dragon, ce grand lointain qui, dans l’agitation fascinée des grandes lignes mythologiques, finit toujours par se révéler le plus proche de la calle del Trocadero, là où travaille le poète, dans la maison de sa mère. Dans Oppiano Licario, roman inachevé, les personnages supracultivés ne cessent, comme dans la somme Paradiso, de discourir comme s’ils sortaient tout armés des merveilleux essais qui enluminent Introduction aux vases orphiques. Impossible de discerner si Lezama Lima écrit ses fictions comme des essais-fleuves ou ses essais comme des fictions hermétiques. Ricardo Fronensis, en voyage à Paris, affronte la verve cynique du peintre Champollion et la lubricité homoérotique du paria Cidi Galeb, qui veulent l’entendre parler de son pays avec de basses arrière-pensées ; mais au lieu de se fourvoyer dans les clichés, Fronensis développe le moindre sujet éloigné avec une virtuosité savante dont le style étudié annihile dans le roman la moindre velléité de réalisme. C’est un troisième larron, Mohamed, personnage plus pur, habité par une extraordinaire légende familiale, qui dévoile à Fronensis la trame mythologique de son discours, le mythe inépuisable de son île :
« Le plus souvent, c’est d’après ce que nous connaissons d’un pays que nous nous faisons une image de ses habitants ; mais en vous écoutant parler, il se crée un processus inverse : nous connaissons votre pays avec plus de précision que si nous l’avions visité ou, mieux encore, nous avons l’impression d’avoir traversé ses paysages, sans savoir quand ni comment. Même quand vous nous parlez des Chichimèques, du lotus égyptien ou des mythes méditerranéens du dauphin, votre discours nous ramène infailliblement à votre île ; nous finissons par sentir comment s’en dégage et comment irradie la promesse qu’il nous apporte, comme si nous découvrions quelque chose demeuré jusqu’alors dans l’ombre, qui soudain nous captiverait et nous réserverait une surprise qui déjà nous fait frémir. »
L’image entr’aperçue est de nature terrifiante pour le profane, qui, comme face aux innombrables miracles de la légende chrétienne, ne s’en approche qu’avec crainte et émerveillement mêlés. Cette image lezamienne est une des plus hallucinantes de la littérature sud-américaine : profuse, chargée, brillante, musicale, coruscante, elle condamne le lecteur pressé à l’esquive éberluée, mais récompense son lecteur attentif avec une munificence princière. Aujourd’hui, pour reprendre le titre de Huysmans, Lezama Lima est à rebours du récit hispanique sec et violent de notre époque ; il déploie un luxe ébouriffant qui agace et fascine celui qui le découvre ; il cultive le bizarre, le surprenant, le trésor qui n’accepte de s’offrir qu’au bout d’une phrase lancée sur un mode en apparence pédant :
« Les murs ornés de gravures colorées des divers parterres floraux de Versailles évoquaient, comme quand on regarde un Kandinsky, une baie japonaise ou une plantation de tabac de Pinar del Rio, de même que le vomissement d’un enfant qui a goûté la pulpe de mangue nous découvre l’hécatombe d’un avion qui s’est écrasé ou la colère d’un samouraï. »
Et un peu plus loin, dans la douceur du passage simultané de plusieurs réalités, comme dans les superpositions d’un film : « La pesanteur de l’expression espace courbe fut adoucie par les fossettes qui se creusèrent sur ses joues, pareilles à celles d’une jeune Japonaise qui eût passé en train par Yoshiwara. » Parfois, au détour d’un paragraphe, peut passer un fugace élément proustien : « En réalité, s’agissant de Fronesis, Galeb était déconcerté par tous les signes habituels qu’il tentait d’éclaircir ; il ne s’obstinait pas moins à forger des interprétations là où tous les gestes étaient tout à fait simples et ne se prêtaient ni à des interprétations contradictoires ni à des valorisations symboliques. » En dépit du fait qu’il s’agisse ici d’avances homosexuelles ratées (chez Lezama Lima, rien de l’opprobre dont Proust couvre sa sexualité, pas de malédiction de Sodome et Gomorrhe, seulement un régime d’images et de rites parallèle au régime hétérosexuel), il n’y a pas chez Lezama de théorie du signe à déchiffrer selon les lois psychologiques ou sociales. La lutte des classes est abolie par l’errance, la coïncidence, la construction progressive dans l’espace et le temps d’un rituel, et ce rituel lui-même ne s’encode pas dans des énigmes, il est composé de signes cabalistiques qui doivent être connus dans leur puissance hermétique, et non déchiffrés pour parvenir à une éventuelle vérité.

1 commentaires:
C'est vrai le place geograstratégique de Cuba a fait jaser bien des gouvernements...
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