Si préoccupés par la structure ou par les idées que l’on soit, il serait impardonnable de ne pas s’intéresser un bref instant au style de Pierre Senges tel qu’il se déploie dans Fragments de Lichtenberg, ce style immédiatement reconnaissable, si simple et détaché en apparence, et qui pourtant ne cesse de subtilement se déplacer d’un paragraphe à l’autre entre toute une gamme de tons, comme un incroyable travail de camaïeux tiré de l’ironie ou de l’affolement des situations. Le style Senges, c’est à la base un art de la variation, poussé à un degré de complexité toute tranquille assez sidérant. Le gros roman autour de Lichtenberg est comme l’acmé de cette fiction de la glose, de la paraphrase, de la prolifération joyeuse, qui semble atteindre à un réjouissant statue d’autonomie. Supposons que le corpus lichtenbergien soit le thème de départ, un thème grave et simple, comme ceux dont les musiciens aiment à s’emparer (après tout, Beethoven avait trouvé son bonheur dans le très oublié Diabelli, tandis qu’il suffisait à Mozart d’une niaiserie comme « ah vous dirai-je maman » pour en tirer des merveilles). C’est à partir de ce corpus, dont Senges ausculte avec gourmandise les interstices, les petits blancs, les possibilités, que l’espace de la fiction (qui au-delà de la notion de « plot » devient une sorte de terreau) donne prise à la prose, à un pétrissage permanent du matériau langagier, et que la folie Lichtenberg, se libérant de son personnage historique, prend son envol, tout comme la variation musicale trace de nouvelles courbes entre les notes déjà données, les étirant, les malaxant, et créant ses propres vides propices.Il y a un art de la variation sengienne, mais c’est un art qui connaît bien sa retenue. Il n’est à aucun moment question de se donner la liberté de porter le monde au délire et à l’hallucination des cumuls grotesques, comme s’y est joyeusement livré James Joyce dans le chapitre « Circé » de Ulysses. La variation selon Senges ne verse pas immédiatement dans le cosmico-comique ; au contraire, elle s’affirme au premier abord comme toute de retenue, très étudiée, ce qui permet des effets certes plus restreints mais aussi plus délicats, semblables à des dizaines de sourires de chats de Cheshire qu’on ne se sent pas assurés de déchiffrer immédiatement. Qu’on prenne, par exemple, le passage des invasions barbares à Göttingen, ou celui concernant l’arche de Noé. Ce que fait Senges, c’est poser une situation, et tout doucement, petite touche par petite touche, mot après mot scrupuleusement choisi, l’air de ne pas y toucher, opérer un décalage, une espèce de collage inattendu, qui va créer une conjonction étrange peut-être plus efficace que les copulations téléphonées de machines à coudre et de parapluies. Attila saccageant la sinistre Göttingen uniquement pour brûler du papier ? Des entrevues administratives calmement mais rondement menées, avec perruques et autres accessoires, alors que le déluge s’annonce ? Tout cela est pris très sérieusement, et ce n’est que dans l’alchimie comique de la prose, qui accumule les situations absurdement réglées, que le sérieux est désamorcé et qu’une douce magie du style s’accomplit.
Senges, on le sait, refuse la métaphore (et en particulier la métaphore lyrique). Il lui préfère les effets plus simples d’une phrase calmement posée, dont le déroulement va mener progressivement le lecteur vers la recourbure de sa signification. Senges n’a d’ailleurs nul besoin du feu d’artifice de la métaphore, car le petit monde qu’il élabore lui est suffisant pour ce qu’il veut faire : c’est qu’il s’agit d’un monde absolument encombré. Encombré des objets les plus divers (allumettes, trombones, macaronis, balançoires, pommes, télescopes, bosses…) qui ne cessent d’opérer des plans rapprochés, encombré de personnages secondaires (soubrettes, employés, cochers, professeurs, messagers…) jamais précisément décrits qui ne cessent de s’agiter devant ce décor farfelu qu’est la quête du grand roman lichtenbergien. Les deux atouts de Pierre Senges sont, d’une part son ton pince-sans-rire qui mène l’action comme une longue discussion entre amis qui sait se parer quand il le faut d’une certaine mélancolie, d’autre part un vocabulaire immense qui fort heureusement ne cède jamais au pédantisme. Il y a dans Fragments de Lichtenberg un délice du mot isolé qui s’autosuffit, et qui procure même aux combinaisons les plus anodines (par exemple, « saucisses grillées ») un relief assez fameux, comme un gros plan de cinéma se précipitant sur un accessoire. Pour vivifier en permanence ses phrases souvent très longues, Senges s’est également adjoint la technique de la juxtaposition rapide (qui n’est pas sans analogie avec ce que fait Pynchon), qui s’affranchit des articulations lourdes des relatives (fléau du « beau style » français) et organise la phrase en séquences successives, rapides ou lentes suivant l’endroit où la ponctuation est placée.
Senges sait enfin redonner vie au cliché d’image comme personne : ses Suédois barbus à lorgnons ne sont qu’une image écornée, usée, de l’académicien scandinave puritain et obtus, et pourtant, de par tout le contexte dont il les entoure, ces Suédois acquièrent une vie différente, unique, et propre au livre qui les fait naître. C’est l’une des forces de Senges : pour ses personnages, jouer le jeu de la caricature jusqu’au bout, envers et contre tout réalisme psychologique, et pourtant parvenir à une certaine forme, sinon de réalisme, du moins de forte présence. Il est intéressant de comparer les positions de Régis Jauffret et de Pierre Senges par rapport au cliché textuel : alors que Jauffret lui coupe carrément l’herbe sous le pied, suprenant son lecteur au moment où celui croit voir le cliché s’accomplir, Senges, lui, le laisse tranquillement apparaître, très confiant, mais c’est bien sûr pour aussitôt le pointer du doigt dans une parenthèse assassine qui nous démontrera que l’auteur est loin de laisser sa plume (ou son clavier) filer innocemment. On aimerait donner des exemples à tout cela, mais cela exigerait de citer presque tout le livre.
Terminons par une plaisanterie vaguement borgésienne. En supposant que le temps n’agisse pas en sens unique : de Lichtenberg recréé après deux cent ans par Senges, ou de Senges auteur suscité (et comme prévu) par les fragments de Lichtenberg, lequel est le maître, et lequel la créature ? Qui, le premier, a lancé la flèche janusienne de la création ? C’est, quoi qu’il arrive, le petit mystère qu’il appartient au lecteur de résoudre dans le sens qui lui plaira.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire