16/01/09

LE TIGRE DE BORGES

Le vieil homme s’avance sur la scène, la démarche très raide, le pas peu assuré. Il est aveugle. Sa compagne l’amène doucement jusqu’à son pupitre, lui indique où il se trouve tandis que les applaudissements se prolongent, lui amène sa chaise, s’empare de sa canne, guide sa main vers le verre d’eau pour qu’il n’ait pas à le chercher, et s’éclipse enfin en coulisses. L’orateur ovationné, c’est Jorge Luis Borges, soixante-dix-huit ans, qui prend la parole d’une voix molle à l’hésitation étudiée, diction forgée en plus de vingt années de cours et de conférences, donnant une idée d’improvisation derrière laquelle se dissimulent une longue préparation et un apprentissage par cœur. C’est la dernière soirée de ce cycle ; il annonce, avec sa modestie habituelle, qu’après ces déjà trop nombreuses conférences, il a remarqué que le public préférait toujours le personnel au général, et le concret à l’abstrait, et qu’il se permettra donc d’évoquer sa modeste cécité personnelle. Il ne voit plus du tout d’un œil, très peu de l’autre (c’est le fameux regard vide, et pourtant captivant, que l’on retrouve sur toutes ses photographies de vieillesse). Il peut encore déchiffrer le vert et le bleu. Le rouge et le noir ont disparu : sa cécité n’est pas la prison obscure que l’on croit. Mais s’il y a une couleur qui lui importe par-dessus tout, « une couleur qui ne m’a jamais été infidèle, qui m’a toujours accompagné », et qui est sa couleur fétiche, c’est el amarillo, le jaune, couleur des tigres. Borges se souvient du temps où, petit garçon, il s’attardait longuement, au jardin zoologique de Palermo, devant la cage du tigre ; brièvement, une forte émotion l’interrompt, son regard et sa parole se troublent. L’amitié du jaune, le souvenir magique du tigre, viennent pendant quelques secondes de franchir les barrières de la cécité et du temps. Dans son poème L’or des tigres, Borges avait déjà célébré la splendeur du tigre emprisonné, en association étroite avec sa cécité :

Hasta la hora del ocaso amarillo
cuántas veces habré mirado
al poderoso tigre de Bengala
ir y venir por el predestinado camino
detrás de los barrotes de hierro,
sin sospechar que eran su cárcel.

Cette heure du crépuscule doré, indéfiniment prolongée, Borges la considérait sans doute comme le reflet inversé de cette révélation de jeunesse, fulgurante et inoubliable. On rapporte que le petit Georgie hurlait et pleurait de rage lorsque venait le moment de quitter le zoo. Dans les livres, le jeune Borges avait pu trouver le fier animal de ses rêves, notamment dans les récits inspirés à Rudyard Kipling par son séjour aux Indes, le Shere Khan des Jungles Books en étant la figure de proue. Mais le hantait tout autant, sinon plus, le poème de William Blake, The Tyger (dans les Songs of Experience), dont les premiers vers contiennent la matrice de ces rêves borgésiens :

Tyger ! Tyger ! Burning bright
In the forests of the night,
What immortal hand or eye
Dare frame thy fearful symmetry ?

Le tigre est pour Blake une incarnation du mal, l’instrument que Dieu a promis pour la dévoration de l’agneau innocent. Ne voulant pas souscrire à cette thèse, Borges retenait avant tout de ces vers la puissante image d’un gigantesque félin semblable à la flamme et s’avançant dans le contraste de la nuit sombre des lointains, l’image d’un artefact magiquement animé par une volonté divine, d’un mystère que l’entendement humain ne pourra jamais percer. Dans l’extraordinaire nouvelle La escritura del dios (reprise dans El Aleph), Borges raconte l’histoire d’un mage aztèque emprisonné par les conquistadores, et dont la cellule, plongée en permanence dans l’obscurité, jouxte la cage d’un jaguar (reflet du tigre) qu’il peut apercevoir à travers des barreaux chaque fois qu’on lui apporte à manger et qu’un peu de lumière lui parvient alors. Isolé, le mage anonyme part alors mentalement à la recherche d’un mythe, une phrase magique, expression du pouvoir absolu et universel que les dieux auraient dissimulée dans la nature afin qu’elle ne soit jamais altérée et qu’elle puisse parvenir intacte aux hommes pour lutter contre le mal. Rapidement, le mage en vient à comprendre que c’est son compagnon d’incarcération, le tigre fier et cruel lui aussi réduit en esclavage, qui porte sur lui la clé de la révélation :

« Imaginé la primera mañana del tiempo, imaginé a mi dios confiando el mensaje a la piel viva de los jaguares, que se amarían y se engendrarían sin fin, en cavernas, en cañaverales, en islas, para que los últimos hombres lo recibieran. Imaginé esa red de tigres, ese caliento laberinto de tigres, dando horror a los prados y a los rebaños par conservar un dibujo. »

Le tigre n’est alors plus un animal, mais un élément primordial, modelé à la ressemblance du feu qu’il renferme dans sa démarche et dans sa livrée. Le mage entreprend alors, à chaque brève éclaircie dans sa prison, d’apprendre par cœur la forme des moindres taches noires du tigre, guettant le moment où cette fameuse phrase magique lui apparaîtra dans son intégralité. Il y parvient, mais c’est au sacrifice de son humanité, car le tigre amène à lui l’univers tout entier, dans toute son incommensurable ampleur, la grande roue de feu qui régit la naissance, destruction et résurgence du cosmos, le fourmillement de toutes formes de vie, le paradoxe d’une totalité sans fin écrasant le mortel qui oserait l’approcher. Si dans la nouvelle El Aleph, le point de mire central de l’univers se trouve par dérision sous l’escalier sordide d’une maison de Buenos Aires, dans La escritura del dios la nature divine des myriades passées et à venir est dissimulée sous un pelage jaune rayé de noir, image du soleil frôlé par la nuit, image de la sauvagerie originelle à jamais indomptée.

Tout comme José Lezama Lima qui, sans jamais quitter Cuba, se sentait en proximité avec la doctrine confucéenne chinoise, ou ce que la Grèce homérique devait à la spiritualité funéraire égyptienne, Borges n’a cessé, toute sa vie de lecteur, de poète, d’écrivain, de dialoguer avec des cultures éloignées : le grand Bouddha impassible de Nara, les mystères exotiques des Indes, les tragédies rudes et sèches des sagas islandaises. Aujourd’hui c’est le tigre flamboyant et éternel qui veille probablement la nuit au-dessus de sa tombe, fantôme oriental égaré à Genève. Le tigre est définitivement devenu l’animal totémique de Borges, l’expression accomplie de son désir de pureté et d’intemporalité. Au moment de la naissance de Borges, le sous-continent indien comptait approximativement un demi-million de tigres. Un siècle plus tard, il n’en reste plus que mille quatre-cent : le braconnage, la déforestation, poussent inéluctablement le tigre borgésien vers sa disparition. Sur les neuf sous-espèces de tigres connues dans le monde, trois sont déjà éteintes (les tigres de Bali, de Java et de la Caspienne). Le tigre du Bengale, le tigre de Blake, de Kipling, de Borges, ne tardera sans doute plus longtemps à disparaître lui aussi. Alors, à cet instant, les œuvres de ces trois auteurs ne seront pas un souvenir suffisant. La passion de Borges nous a fait découvrir plus que toute autre le mystère sacré de cet animal : s’il avait pu imaginer un univers sans tigre, nul doute qu’il en aurait pleuré.

2 commentaires:

Antonio Werli a dit…

C'est incroyable, on dirait une vidéo des années 20 !
En tout cas, c'est toujours aussi émouvant de le voir et de l'entendre parler.

Le Correspondancier a dit…

Juste un petit mot pour vous dire que votre approche "sensible" du tigre borgésien me parait pleine de justesse — et même si je ne crois pas que Borges dialogua avec les "cultures du monde" ! il me semble bien plutôt qu'il dialoguait avec sa mémoire, avec les livres lus dans dans la bibliothèque de son père ; la sienne propre étant infime, c.F Alberto Manguel : Chez Borges—. Et pour souligner aussi une petite erreur à mon sens…

De fait, ce n'étaient pas le "bleu et le vert" qui lui parvenaient encore à travers le brouillard homérique de la cécité, mais bel et bien le jaune ! Ce jaune félin, doré et et poussiéreux ! Chaque année en effet, sa mère lui offrait une cravate jaune, "la seule couleur qu'il voyait encore", c'est elle qui le raconte in, Cahiers de l'Herne.

Modestes remarques qui, de fait, colorent dans le même mouvement de pinceau, le reste de votre texte.

Cordialement,

A.G