24/01/09

LES ROMANS DU ROMAN DE SENGES

La naissance d’une grande fiction tient parfois à peu de choses : une œuvre fragmentaire laissant à l’imagination toute liberté de reconstruire entre ses blancs tout un fleuve de péripéties ; un petit fonctionnaire célibataire lésé mais incapable de se résoudre à la catastrophe de son incompétence ; de la colle et des ciseaux. Tout Fragments de Lichtenberg repose sur un énorme « et si… » qui s’avère suffisant pour tracer un grand arc de cercle fictionnel ; où Hermann Sax, père de la première « conjecture » sur Lichtenberg, devient l’image de la toute-puissance de l’imagination littéraire : un petit rien, fragile, élaboré, mais riche en possibilités, donnant naissance à une grande œuvre. De la folie reconstructive d’Hermann Sax, surgit tout un monde peuplé d’être et d’objets :

« Il y consacrera une partie de sa vie, que faire d’autre ? (se lamenter sur ses finances ? regretter chaque matin, à la fenêtre, de n’avoir pas inventé le couteau suisse ? se défaire chaque soir de son chapeau et avec son chapeau de ses devoirs de responsable du quarantième bureau ? voir le temps passer, guigner le dimanche, près des promenades de hauts couples aux allures de hérons mâles et femelles, si épanouis dès le printemps, si heureux ?). Il y consacre la moitié de son existence : la journée au bureau, le contentieux, les factures, le recommencement des affaires en compagnie des collègues – et le soir, la nuit peut-être, la pente obscure, l’ubac, l’œuvre au noir, la primauté donnée aux travaux secondaires, et inutiles, peut-être vains : l’art pour l’art, le secret, le génie intime, la vocation accomplie chez soi pendant les jours de congé, l’aspiration à autre chose : l’Abyssinie vue d’Allemagne. Hermann Sax à l’ouvrage n’aurait l’air de rien, sinon d’un maniaque de la paire de ciseaux, de la colle et du cahier d’écolier, un de plus – certains archivent de la même façon des feuilletons parus dans la Gazette de Göttingen, et d’autres tous les articles consacrés à Sarah Bernhardt ; lui, s’efforce de remettre l’œuvre de Lichtenberg dans le bon sens. »

Mais le destin individuel ne suffit pas à mettre une grand machinerie en branle ; il lui faut, de manière bien plus comique, le déraisonnable déploiement de moyens mondiaux qui pourront déployer, sur la surface du globe, au Kamtchatka, dans le Saskatchewan ou à Zanzibar, la folle érudition de ses personnages et leur agitation aussi vaine que réjouissante. Le fiasco, on s’en doute dès le départ, pointe déjà à l’horizon, et pourtant la puissance démente de l’imagination, les espoirs insatiables qui dévorent l’être humain, suffisent à propulser une manie de petit fonctionnaire allemand au rang de grand débat littéraire du siècle. Pour que la grande aventure démarre, il n’y a qu’à lui adjoindre, en guise de délicieuse ficelle narrative, la manne inépuisable du legs Nobel (la dynamite finançant la reconstitution d’une grande œuvre détruite, quelle douce ironie), et voilà que des rangs de suédois en chapeau haut-de-forme donnent vie à la Société des Archives Lichtenberg, multipliant les dossiers, cahiers, paperasses de recherche, en autant de processus et de prolifération des objets qui font les délices de Pierre Senges. La promesse continue d’un financement suffit à justifier cette vaste réécriture du roman de professeur qu’est Fragments de Lichtenberg : ou comment faire d’une aride question de philologie littéraire de passionnants romans d’aventure.

Car le problème Lichtenberg, devenu la « conjecture de Sax », puis la « conjecture de Mulligan », ne reste que peu de temps cantonnée au travail de copier-coller de quelques chercheurs isolés. Deux temporalités s’interpénètrent dans Fragments de Lichtenberg, et toutes deux s’étendent sur de longues distances : d’une part l’existence de Lichtenberg lui-même, avec ses combats, ses maladies, ses manies, ses monologues ; d’autre part, l’élaboration exponentielle des possibilités autour de ses fragments, ayant fini par acquérir l’autonomie d’une machine à produire des sagas, des romans, des essais, élaboration cavalant d’un bout à l’autre du vingtième siècle, et qui fatalement finit par acquérir l’empreinte du temps qui passe et des bouleversements non-littéraires qui agitent le monde. Comme s’il ne fallait jamais oublier que l’histoire de la pensée, loin d’être isolée dans une sphère spéculative pouvant rester immaculée, reste conditionnée aux destins parfois tragiques des êtres humains qui la transmettent. C’est à cet égard que les sections de Fragments de Lichtenberg concernant la « Reconstitution d’Ovide à Rome, d’après le rabbin de Katowice, le talmudiste de Kurylówka et l’étudiant de Szczecin » sont particulièrement émouvantes, sans pour autant jamais évoquer directement la tragédie des camps qui leur donne toute leur force : ne survivent, à la surface sobre et toute en retenue du récit, que les détails signifiants de ces crayons sans mine ni gomme, de ces bouts de papier froissés et maculés, presque illisibles, qu’au prix de leurs dernières heures des passionnés réussissent encore à faire parvenir jusqu’en Suède par les moyens les plus détournés et les plus poignants. Cet épisode des camps, suggéré en creux par le flottement que la recherche sur Lichtenberg subit à ce moment, créé une césure dans le roman tout comme elle en a créé une dans l’histoire de l’humanité, et c’est à partir de cet épisode que la haute fantaisie comique du récit laisse entrevoir clairement son arrière-plan politique (guerre froide, rideau de fer) que l’auteur n’oublie jamais.

Cette quête d’une cohérence finale du corpus Lichtenberg, qui trace son grand arc narratif d’un bout à l’autre du livre, épouse elle aussi les gondolements, les trous d’air des différentes époques. Reconstituer un hypothétique roman global, c’est toujours, fatalement, devenir le reflet des idées de sa propre décennie dans son travail. Ainsi, dans l’enchaînement des différentes « conjectures » proposant la renaissance d’un roman (voire parfois de plusieurs différents), on pourrait sans trop de peine distinguer plusieurs moments de l’histoire littéraire occidentale. Les débuts, au moment de la Belle Epoque, sont marqués par la croyance encore tenace en une vérité globale et pouvant être aisément atteinte dès que toutes les possibilités auront été épuisées. C’est ce qu’illustre à merveille l’hypothèse Polichinelle, longuement développée, qui non seulement rappelle fort à propos de la gibbosité de Lichtenberg, mais se révèle aussi très progressivement une caricature quelque peu monstrueuse des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister (voyages se succédant fort à propos, entrecoupés de passages théoriques), dans le désir d’y rassembler absolument tout et son contraire, au prix d’acrobaties interprétatives souvent réjouissantes. Ensuite, il y a bien entendu le moment des années folles, avec les surréalistes, et le goût très parisien (qu’épingle gentiment Pierre Senges) pour les débats interminables et les séparations de groupes s’avérant pourtant très similaires dans leurs idées. La courbe s’infléchit plus nettement à partir de l’hypothèse Robinson, qui est d’inspiration clairement moderniste : reprenant une figure reconnue (un peu comme l’Ulysse de Joyce), elle incarne la destruction de la figure du héros, devenu un anti-héros auquel est retiré le privilège de l’action au profit d’un désenchantement sans cesse remâché. L’hypothèse extravagante du huitième nain de Blanche Neige est elle, en retour, parfaitement postmoderniste : les cadres fictionnels ne sont même plus respectés et laissent échapper leur créature, laquelle se voit attribuer un don de parole qui la place au même rang que le narrateur, tout en affirmant de manière sarcastique que la fiction la plus insipide (la Blanche Neige de Disney) peut se voir pervertie par l’introduction d’éléments hétérogènes qui viennent relancer la machinerie narrative.

Tout grand arc finit toujours par retomber quelque part, et la quête Lichtenberg, à mesure qu’elle approche des bornes du roman de Senges, achève sa dégénérescence étalée sur un siècle, prenant des couleurs crépusculaires, comme dans l’hypothèse des espions réunis dans une chambre alors qu’une inondation recouvre le monde et l’annule, énième tentative de récapitulation qui ne se donne plus la peine de faire courir des éléments dans le monde, mais au contraire rassemble le monde et ses ultimes récipiendaires en un lieu clos sans espoir. La dernière conjecture, baptisée « Mouche en Dieu » par un japonais bicentenaire (où l’on voit que Senges ne s’embarrasse pas de crédibilité historique), associe ce type de récapitulation à l’agonie même de Lichtenberg, précipitant l’effondrement final en un seul lieu qui est aussi celui de l’origine, comme en une sorte de repositionnement fœtal, une conclusion où le giocoso du banquet mondial ayant lieu au rez-de-chaussée agit en contrepoint du doloroso de la mort qui vient à Lichtenberg à l’étage, tout cela comme l’air « Un coro e terminiam la scena » revu de façon à associer plus de larmes que de rires.

La course du grand arc achevé, la fantasmagorie de la fiction s’évanouit telle un rêve matinal. La fuite des Archives Lichtenberg au pôle Nord incarne le moment de la disparition après l’apogée, suggérant malgré elle un « on with the story » qui restera inexprimé dans ses montagnes de papiers congelés. Ne reste plus alors au lecteur qu’à compulser, presque au regret que l’aventure doive un jour s’achever, cet Index qui agit comme un générique de fin, et qui, comme tous les génériques, réserve à certains endroits la surprise d’étranges juxtapositions.

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