Fragments de Lichtenberg s’ouvre sur deux agonies séparées dans le temps (l’une en 1832, l’autre en 1799) mais réunies en diptyque dans la fiction. A droite, Johann Wolfgang von Goethe, figure officielle, incomparable, incontestée, des lettres allemandes, s’activant une dernière fois, entouré de ses dévots, pour que la postérité recueille un mot de la fin digne de figurer dans les futures pages roses des dictionnaires. A gauche, Georg Christoph Lichtenberg, professeur et mathématicien bossu, antithèse du Goethe solaire, mourant dans une intimité réduite, ayant déjà rédigé toute une liste de mots de la fin pour être bien sûr de n’en choisir aucun, et s’apprêtant à disparaître aussi discrètement qu’il a vécu. D’un côté Goethe le poète lauré, ayant eu tout le temps d’ériger son mausolée avec des volumes d’œuvres complètes par dizaines, ayant fait à un certain moment le choix d’exercer un pouvoir sur ceux qui l’entourent ; de l’autre Lichtenberg, sa gibbosité comme facteur de marginalité physique et intellectuelle, d’estrangement, et l’œuvre secrète, farouchement gardée dans l’ombre, qu’on nommera aphorismes ou fragments.Et voici qu’au milieu surgit Pierre Senges qui, dans la mécanique des dernières heures, se plaît à introduire le diable incarné dans le jeu de mots, par un facétieux détournement du trop fameux « Mehr Licht » qui devient brusquement la troublante matrice d’un « Mehr Lichtenberg » dont même le pauvre Goethe (qui vient de demander un dernier plat de macaronis, nous informe notre écrivain impitoyablement drôle) ne soupçonne pas forcément toutes les implications. Tout au long de Fragments de Lichtenberg, Lavater et sa Physiognomonie (qui aura les conséquences racistes que l’on sait) sont les ennemis déclarés de Lichtenberg, qui monologue, discoure, argumente, prenant l’œuvre-phare du Suisse pour une insulte personnelle faisant entièrement allusion à sa gibbosité. Chez Lichtenberg aussi, la paranoïa guette. Mais dans le roman, c’est surtout la figure de Goethe qui subit des assauts répétés bien plus subtils et corrosifs. Pierre Senges se moque, avec sa merveilleuse ironie, de la statue vivante de Weimar, de l’idole qu’on vient visiter chacun à son tour à l’heure du thé, n’accordant que quelques minutes sans jamais s’impliquer, ayant ramifié son savoir dans toutes les catégories d’une écrasante universalité ; faire dévier le mot de la fin en une interrogation subtile, c’est introduire une faille dévorante dans la statue du commandeur :
« Goethe n’a jamais été un grand sportif (minéralogiste, astronome, comptable, courtisan, poète même, physicien, ophtalmologue, oui, mais sportif, jamais – il s’est servi un jour d’un bâton de marche, c’était pour attraper un Fondement de la métaphysique des mœurs, tout en haut de sa bibliothèque) : le phonème enberg, il n’a pas eu la force de l’expulser, ce qu’il conservera à jamais comme un secret (qui voudrait aller chercher ce trésor devrait se rendre à Weimar, exhumer le maître et lui ouvrir le ventre). Un seul témoin aurait vu les lèvres du maître déjà bleues (très exquis bleu) se serrer pour prononcer la prochaine consonne : s’acharner, s’époumoner si l’on peut dire, rester fermées à force de vouloir bien faire (et pendant que les lèvres de Goethe échouaient sur le b de berg comme un vieillard butte sur un talus de trois pouces, l’œil de Goethe s’est mis à briller de la lueur particulière de l’épouvante : terrorisé, visiblement terrorisé, à l’idée de quitter ce monde sur un malentendu). »
En contrepoint, Senges suggère que la réputation démesurée de Goethe fait d’avance obstacle à tout projet. Le grand homme ne serait-il donc plus qu’une figure historique figée, infertile, engoncée dans le corset de poussière des encyclopédies littéraires, condamnée, à force de paralyser ce qui l’entoure par l’aura de son génie universel, à ne plus rien produire sinon sa propre caricature indéfiniment développée ? Que dissimulerait cette étrange vengeance ?
Pierre Senges n’est pas le premier à utiliser Goethe comme archétype de ces travers. Déjà Donald Barthelme, dans une courte nouvelle intitulée Conversations with Goethe (reprise dans Forty Stories), attaquait, à travers la réécriture malicieuse des souvenirs d’Eckermann, cette glorification du maître dissimulant les failles, les paresses et les routines d’un homme aussi veule que les autres. Dans cette nouvelle, sur un schéma rhétorique infatigablement répété (« x est le y de z »), Goethe, désireux de briller en face de son jeune interlocuteur aveuglé par tant de génie, accumule les clichés et les déclarations ronflantes vides de toute signification réelle, comme « Music, Goethe said, is the frozen tapioca in the ice chest of History» ou encore « Art, Goethe said, is the four-percent interest on the municipal bond of life. He was very pleased with this remark and repeated it several times.» Tout comme ces adorateurs qui chez Senges défilent dans le salon du maître de Weimar tenant sa tasse en porcelaine par le petit doigt avec une indifférence hautaine, le témoin accepte tout avec une admiration égale, sans aucun sens critique. Mais lorsque le béat Eckermann de Barthelme se prend à vouloir imiter son idole, mal lui en prend : « Critics, Goethe said, are the cracked mirror in the grand ballroom of the creative spirit. No, I said, they were, rather, the extra baggage on the great cabriolet of conceptual progress. “Eckermann,” said Goethe, “shut up.” » Le maître, comme toujours, détient la parole qui est le pouvoir, et qu’il entend bien conserver exclusive.
Alors pourquoi ce rire sardonique ? On se doute bien que Senges a lu Goethe, et qu’il a bien su l’apprécier comme il le faut. « Goethe est le dernier en date des allemands pour qui j’éprouve du respect », proclame, à la fin de Crépuscule des idoles, un Nietzsche qui n’hésitait pas aussi à dire qu’il échangerait volontiers toute la littérature allemande de son temps contre un peu de suc du vieux Goethe soi-disant épuisé. L’ironie mordante de Senges, comme celle de Barthelme, ne doit pas nous faire prendre Goethe pour une victime facile, car en fait à travers lui c’est à une figure bel et bien contemporaine, mais plus sournoisement active, qu’il s’attaque : le grand écrivain français, mieux orthographié grantécrivain, qui aime s’entourer de fidèles prêt à lui obéir et à le célébrer en toutes circonstances, exerçant son emprise, alimentant son image, ayant plus besoin des medias que de l’écrit, et ce alors même que, de manière aberrante, de si nombreuses personnes sont prêtes à se soumettre, de mille manières, à son pouvoir. C’est ce modèle que les livres de Senges, débarrassés de toute notion d’universalisme autoproclamé, de leçon facilement ingérable, de culture surchargée et vide de sens, combattent avec une force et une vie qui ne provient que de la solidité de sa propre prose.
Le choix, comme lieu de départ (car un auteur est aussi un lieu à lui tout seul, une planète, voire une petite galaxie), de Georg Christoph Lichtenberg, est à mettre en miroir avec l’œuvre de Goethe, œuvre close, à la signification déjà labourée en tous sens. Pas de lecture fertile de Goethe, alors que les aphorismes de Lichtenberg, perçus par notre sensibilité contemporaine comme une œuvre ouverte (opera aperta), suscitent l’emballement de l’imagination à partir de leurs « vides » permissifs. En choisissant un minoritaire, une « curiosité de bibliothèque », Senges se plaît en retour à démolir les statues des commandeurs (côté français, Voltaire aussi est joliment égratigné), pourvoyeurs d’épopées et de bildungsroman, leur opposant la leçon proliférante et polysémique d’une œuvre flottante, incertaine, cernée par le vide et le doute (très entretenu par Senges) de la destruction, qui devient elle-même une nouvelle épopée extraordinairement vivante.
Au-delà de ces hypothèses, Fragments de Lichtenberg pose aussi, de par la magistrale orchestration de sa culture, le problème de ces écrivains français qui s’emparent arbitrairement de la figure d’un grand personnage (politique ou littéraire), bricolent autour de cela un roman soi-disant ambitieux qui n’est que le laborieux démarquage d’une connaissance superficielle, et qui n’accomplissent en fait que la prise d’otage d’une figure qui s’en sort toujours davantage salie que grandie. Fragments de Lichtenberg n’est pas, fort heureusement, un livre sur Lichtenberg : comme tous les grands livres, il déborde de toutes part son sujet en multiples couches de sens (sur l’histoire humaine, l’histoire littéraire), il incarne une nouvelle manière d’user de la langue française (le style Senges, immédiatement reconnaissable), et transforme son sujet primordial en un grand centre cosmologique. En fin de compte, comme le disait Proust : « c’est ce qu’on appelle des livres composés ou pas du tout. »

2 commentaires:
pedro, te voilà prêt pour lire "goethe et un de ses admirateurs" de l'ami arno...
Votre critique en lien sur mon site. Tous les portraits sont de Lavater sauf le premier qui est un autoportrait dans un miroir convexe de Le Parmesan, peintre maniériste que l'on retrouve également dans -La réfutation majeure- les anamorphoses des postures sont remarquables chez le peintre qui ne cesse de travailler la forme (le cheval dans -La conversion de saint Paul-). J'ai retravaillé les portraits comme un agglomérat d'atomes ce qui se voit peu sur les images présentées en faible résolution. Ce qui ne va pas chez Lavater ce ne sont pas ses portraits mais ce qu'il en dit, son discours résonne encore à notre époque et la différAnce est loin d'être acquise.
Enregistrer un commentaire