12/02/09

DE WAGNER AU LEIJIVERSE

Notre époque voit toutes ses images soulignées par la musique qu’on leur juge la plus appropriée ; du jour où a été inventé le walkman, désormais vénérable antiquité, la musique est venue envahir notre vie quotidienne, telle chanson accordée à telle humeur, ou devant combattre telle autre humeur, musique nous affranchissant du monde et réalimentant sans cesse notre besoin de rythme, de sonorité et de beauté personnelle. On pourrait presque dire qu’en nos années il n’y pas d’art plus strictement contemporain que la musique. Mais qui peut nous dire quelle est la véritable bande originale de notre existence, quelle est la musique qui, à telle date, a fléchi le cours de notre existence ? La légende veut que le jeune Akira Matsumoto (qui n’avait pas encore changé son prénom en un plus martial Leiji), dont l’ambition était de devenir un grand mangaka, put financer son voyage depuis sa province jusqu’à Tokyo grâce à la vente d’un 78-tours trouvé dans une maison en ruines. Ce disque, c’était la « Marche funèbre de Siegfried », de Richard Wagner. Cinquante ans plus tard, le père de Captain Harlock (rebaptisé Albator en France) n’en a toujours pas fini avec cette héroïque morceau de déploration grandiose, dont l’ombre plane sur toute son immense production de space operas sans cesse remaniés, et vient sans cesse l’enrichir.

« Nous nous retrouverons là où les boucles du temps se rencontrent » : cette phrase bien peu wagnérienne dans son essence est prononcée par l’un des personnages de Captain Harlock (1977/81), mais aucune autre ne résume aussi bien la distance mélancolique qui se creuse au fil des sagas de Matsumoto et qui irrigue constamment l’univers d’Harlock. Celui-ci n’échappe pas, bien entendu, à la charte graphique du shônen manga, qui chez Matsumoto prend la forme, tantôt de déformations grotesques (les rondeurs caricaturales de Tochiro), tantôt d’une élongation presque filiforme du canon humain, particulièrement sensible dans les personnages féminins, créatures éthérées et mystérieuses devenues la marque de fabrique de Matsumoto. Mais ces déformations traditionnelles dans le manga japonais sont, dans le cas de Harlock, inéluctablement surpassées par l’ampleur cosmique de l’épopée qui nous est présentée, et qui doit tout à une grande ambition wagnérienne puissamment incarnée dans le genre du manga.
Ce qui fait la force, la véritable profondeur de l’univers d’Harlock, c’est en fin de compte l’immense mélancolie qui progressivement s’en dégage. L’Arcadia, contrairement aux apparences, n’est pas primordialement un vaisseau spatial guerrier ; il est surtout nouvel avatar du Vaisseau Fantôme, navire de l’errance et de la quête désespérée, se reflétant dans son propre passé avec le DeathShadow conduit auparavant par Great Harlock, le père du héros, qui ne se distingue de ce dernier que par l’adjonction d’une barbe (où l’on voit que ce qui intéresse Matsumoto, ce n’est pas l’individualité, c’est l’archétype). Les figures féminines y sont toujours étranges, réservées, riches de leur propre mystère, dévouées au combat (Esmeraldas), à la vigilance mystique (Mime) ou à l’errance fatidique, comme la blonde et triste Maetel toujours enveloppée de fourrure noire, qui dans Galaxy Express 999 (1977/79) protège et menace à la fois le jeune Tetsuro, prisonnière des ambiguités de son existence. C’est dans Galaxy Express 999 qu’est mise au jour les contradictions, souvent trop éludées en science-fiction, de la tension entre corps et machine. Dans cet univers (où Harlock n’est qu’un figurant), le jeune Tetsuro part à la recherche du corps mécanisé qui lui permettra d’atteindre à la vie éternelle ; mais au bout du voyage, et parvenu à la trahison finale, il aura eu tout le temps de comprendre, à travers différents témoignages, dont celui de Maetel (qui possède le troublant visage de la mère de Tetsuro, et éprouve envers ce dernier un sentiment maternel qui la taraude), que dépasser le stade de la mortalité, devenir capable de voyager « à travers l’espace et le temps », d’atteindre ces « boucles du temps », ne se fait pas sans payer un prix terrible, celui d’une souffrance perpétuelle, de l’abandon de ce qui nous fait être nous-mêmes dans nos limites. Harlock a beau naviguer à bord du vaisseau le plus perfectionné de la galaxie, il reste, comme sa contrepartie féminine Esmeraldas, une sorte d’anarchiste de l’espace qui a placé l’emblème de la mort sur son étendard, et qui s’apprête à chaque minute à se confronter à la fin de son voyage.

La plupart des mangakas préfèrent en général se concentrer sur un monde imaginaire distinct, autonome, qu’ils enrichissent en cercles concentriques (c’est le cas, par exemple, d’Eiichiro Oda pour One Piece). Le cas de Leiji Matsumoto est tout autre : plutôt que d’agrandir sans cesse le périmètre spatial d’Harlock, il n’a cessé, que ça soit en mangas ou en films, de réécrire sans cesse la même histoire, à tel point qu’on parle à son propos de Leijiverse. Ce beau néologisme dérive bien sûr de multiverse, un mot qu’on associe le plus souvent à l’œuvre protéiforme de Michael Moorcock, mais qui, qu’on le croie ou non, a été inventé dès 1895 par William James (alors strictement contemporain de la naissance de la science-fiction victorienne proto-steampunk chez H. G. Wells). Le Leijiverse, symbolisé, prendrait la forme d’un ruban de Moëbius, qui lorsqu’on le parcourt du doigt ne nous signale pas que la surface a changé de côté. Certes, le passé peut toujours être exploré. Mais surtout le Leijiverse ne cesse de rebattre les cartes narratives, changeant les lieux, les protagonistes, les physionomies, mais ne renonçant jamais à ses scènes capitales, ce qui est le cas pour la mort du professeur Tochiro, qui dans les deux lignes temporelles de Galaxy Express 999 et de Arcadia of my Youth (en France, Albator 84) meurt physiquement mais réussit à transmettre son esprit dans l’ordinateur central de l’Arcadia, « le vaisseau de mon meilleur ami ». Dans la première version, il est aidé par le jeune Tetsuro qui le retrouve agonisant dans son exil solitaire ; dans la seconde, son corps est miné par les radiations qui l’ont transpercé lors du sauvetage d’Esmeraldas, dont il est secrètement amoureux. Mais dans les deux cas, ce qui demeure capital, c’est l’alliance de l’intellect et de la machine, et la promesse d’une amitié indéfectible entre Harlock et Tochiro qui puisse s’affranchir des limites charnelles. S’appuyant sur l’archétype, Matsumoto creuse le mythe, et permet à son Leijiverse de conserver toute sa cohésion. Dans la lignée du shônen manga, en quelque sorte un bildungsroman à la japonaise dont la ligne de force est l’apprentissage et la maîtrise par le jeune héros de ses forces, de ses connaissances et des règles de l’honneur et de l’amitié, l’Arcadia se doit toujours de posséder à son bord un jeune adolescent (dont le regard à la fois innocent, anxieux et battant qu’il porte sur l’univers n’entre bien sûr pas pour peu dans le vieux concept d’identification du jeune lecteur/spectateur). Que celui s’appelle en général Tadashi, et quelle que soit sa backstory (chasseur de prime affamé, fils de professeur génial, mais en tous cas toujours orphelin), c’est la symbolique qui l’accompagne en permanence, dans ses espoirs, ses erreurs et ses doutes, qui tisse la véritable trame de son récit.

Arrivé au sommet de sa réputation, Leiji Matsumoto dut alors senti qu’il lui fallait, d’une manière ou d’une autre, payer ouvertement sa dette, et le résultat de cet hommage fut Harlock Saga (1999), réécriture un peu appuyée du Ring de Wagner, restée d’ailleurs inachevée : le tout dernier tome de Götterdämmerung ne fut jamais dessiné, créant une fois encore les conditions d’une œuvre à la fin ouverte. Ces noms nordiques et wagnériens, Wotan, Fricka, Walhalla, Alberich, il est étrange de les entendre résonner de façon si familière dans le cadre d’un space opera, à croire qu’une ligne invisible, tracée depuis le dix-neuvième siècle, menait les fantasmes historiques de Wagner directement depuis Bayreuth jusqu’aux confins du cosmos, comme une préfiguration de la grandiloquence onomastique qui caractérise parfois la mauvaise science-fiction. Dans la version manganimé de Harlock Saga, les coups de timbales et les accords stridents de cuivres de la « Marche funèbre » ne cessent d’agir comme une basse continue. C’est là qu’on se rend compte que le Ring, qu’elle qu’en soit l’adaptation, opératique ou manga, même reconditionnée dans un cadre fictionnel autre, ne fait jamais que raconter la même histoire archétypale : l’oppression d’un ordre supérieur, l’accaparement des richesses et du pouvoir par une élite corrompue et esclavagiste, la lutte du héros solitaire pour le renversement de cet ordre impie et l’établissement d’une nouvelle ère des hommes se substituant à celle des dieux. Au début de Harlock Saga, le moment capital est celui où Wotan ne parvient pas à comprendre les motivations de Harlock : l’homme, l’individu, négligeable au regard des étendues d’éternité dans lesquelles se déploient les plans du dieu, vient brusquement rompre l’équilibre, porter la venue de la loi du hors-la-loi, celle de sa justice et de son éthique personnelles. L’arme suprême de l’or, les luttes de vaisseaux, ne sont que des interludes prévisibles, sur lesquels surnage avant tout la quête grandiose du héros prêt à affronter ce qui pourtant le dépasse presque métaphysiquement : les bornes de l’univers sont inatteignables, et pourtant c’est vers elles que l’Arcadia ne cesse de porter ses lignes d’errance.

Plus récemment encore, Leiji Matsumoto s’est occupé du long-métrage Interstella 5555 (2003), qui illustrait l’album Discovery de Daft Punk ; mais à le regarder, on ne peut se déprendre d’une vague sensation d’affadissement du Leijiverse, un air de commande, en dépit (ou à cause) de la musique de Daft Punk. Dans le choix du groupe français entrait bien sûr une admiration sincère pour une passion d’enfance, la volonté de retrouver les émerveillements de la jeunesse, les jolis vaisseaux spatiaux glissant dans l’espace, les combats cools avec leurs improbables explosions bruyantes dans le vide intersidéral. Dans Interstella 5555, un groupe de musiciens est enlevé, et un intrépide baroudeur de l’espace, tombé sous le charme de la jolie instrumentrice, part à leur rescousse. Il est impossible de ne pas voir qu’ici le Leijiverse est réduit à un décor d’aventures épiques, totalement dépourvu de la grande dimension presque métaphysique que les différents univers d’Harlock ont progressivement tissée. C’est certes là le moment élégiaque où une grande œuvre de la pop culture, tout doucement, se banalise et s’efface, récupérée par le marchandising – mais quoi qu’il arrive, nous savons que les fascinantes boucles des temporalités harlockiennes demeureront à jamais intactes, dans l’inépuisable richesse de leurs virtualités.

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