14/02/09

KILL THE WABBIT !

Le parfait petit wagnérien, comme disait George Bernard Shaw (jamais à court d’un sarcasme), en avalerait son chapeau, en boufferait son fauteuil : ces amerloques ne respecteront donc jamais rien. Qu’on en juge : un grand guerrier nordique musclé se révèle être un nabot chauve portant un casque trop grand pour lui ; un lapin aux très grandes oreilles, mangeant sa carotte comme Groucho Marx fume le cigare, rit sous cape de l’attirail magique, ne cherche même pas à cacher son scepticisme, et se fait accompagner au cor pour d’interminables répliques sans intérêt ; un cheval blanc apparaît, au regard bovin et au derrière monstrueusement développé ; la musique du maître sert de prétexte à un ballet ridicule entrecoupé de courses-poursuites dans la plus pure veine comique ; la jeune fille amoureuse est un rongeur travesti aux cils trop longs… Le petit wagnérien n’en peut plus, il appelle la police de Bayreuth : mais personne ne va répondre au bout du fil, car l’opérateur lui-même est mort de rire.

Tous les spécialistes, quel que soit leur domaine, devraient avoir inscrit au-dessus de leur bureau la devise « Il faut savoir rire de ce que l’on aime », et jamais celle-ci ne devrait autant s’appliquer qu’à ceux qui ont encore la faiblesse d’apprécier la musique de Richard Wagner. Le dessin-animé de Bugs Bunny intitulé What’s Opera, Doc ? (1957), qui transpose les habituelles incartades entre Bugs et son perpétuel chasseur malheureux Elmer Fudd, peut tout à fait prétendre à ce statut d’antidote souverain contre « l’esprit de sérieux », dans la lignée de Nietzsche et de Shaw. Des extraits musicaux de la Walkyrie et du Vaisseau fantôme, la musique de ballet sur le Venusberg de Tannhäuser, y servent de support à des chorégraphies comiques ou ridicules (s’y adaptant parfaitement, ce qui a de quoi troubler), qui ont tôt fait d’enlever à cette musique tout la grandeur dont elle prétend se parer. La logique de la parodie est même poussée à un point presque horrible dans le cas du cheval, énorme et proprement immonde, et à propos duquel le réalisateur Chuck Jones précisa qu’on lui avait donné « les courbes qu’on ne pouvait pas décemment donner à Bugs ». Le stéréotype de la cantatrice wagnérienne obèse et bruyante ne pouvait pas être plus subtilement détourné. Même chose pour l’obsession de Wagner pour la lettre W, qui avait fini par devenir omniprésente dans l’onomastique de ses opéras, et que le dessin-animé moque en faisant dire par exemple, à Elmer-Siegfried : « Be vewy qwiet, I’m hunting wabbits ». C’est à cette même onomastique délirante que les Walkyries doivent leurs noms absolument invraisemblables (on les cite ici juste pour le plaisir hilare : Gerhilde, Ortlinde, Waltraute, Schwertleite, Helmwige, Siegrune, Grimgerde, Rossweisse). C’est à cette aune qu’il nous semble aujourd’hui invraisemblable que le wagnérisme ait pu être cette mode qui balaya l’Europe entre 1870 et 1900.

Dans son trés ironique manuel The Perfect Wagnerite (1898), George Bernard Shaw ne manquait pas, tout en disséquant la trame narrative du Ring avec application, de comparer le tarnhelm (heaume magique) à un chapeau haut-de-forme (couvre-chef qui, dans l’hypocrite société victorienne, permettait en effet de devenir invisible…), ou de ridiculiser Götterdämmerung en le rangeant dans la catégorie des grands opéras pompiers à la Meyerbeer. Il refusait aussi, dans la grande tradition irlandaise de l’indépendance et du trait d’esprit, d’avaler les proclamations hystériques qui provenaient de Bayreuth, et tout en manifestant un intérêt sincère pour la musique de Wagner, n’hésitait pas à se moquer des scènes les plus tartignolesques, comme l’immolation de Brünnhilde. Encore récemment, il ne manquait pas de metteurs en scène pour prendre très au sérieux les légendes du Ring – les résultats de ces interprétations littérales sont, bien évidemment, toujours grotesques (à l'exception notable de Patrice Chéreau), et impossibles à regarder sans réprimer un terrible fou-rire.

Le pastiche, la parodie, sont parfois le meilleur moyen de creuser jusqu’aux fondations secrètes d’une œuvre. Le pastiche en redéploie les ficelles de la création, tandis que la parodie en déterre les failles secrètes. Récemment, un groupe musical bavarois a transcrit la musique de Wagner pour piano et accordéon, sandwichant le tout avec des citations de West Side Story ou de La Cucaracha : le résultat est absolument effarant, car l’auditeur est alors obligé de constater que Wagner accompagnerait parfaitement la fête de la bière à Munich, alors qu’on subodore que Beethoven ne le pourrait sans doute pas. Un opéra sérieux, qui porterait une dimension sacrée à son summum, est une misison impossible : Arnold Schoenberg et son Moses und Aron resté inachevé en sont la preuve. Restent tous ces duos interminables, ces décibels, et ces morts dramatiques qui concluent les soirées. Alex Ross, dans The Rest is Noise, le constate fort bien : l’opéra est un genre déconsidéré par l’époque. Le mot de la fin reviendra dès lors à Bugs Bunny, une fois encore dans What’s Opera, Doc ? : « What did you expect in an opera ? A happy ending ?!? »

2 commentaires:

frankouille a dit…

En tant que fan de Monsieur Wagner,je suis choqué par un tel papier qui vise à décridibiliser l'oeuvre d'art qui a révolutionner le monde.

frankouille a dit…

En tant que fan de Monsieur Wagner,je suis choqué par un tel papier qui vise à décridibiliser l'oeuvre d'art qui a révolutionner le monde.