22/02/09

UN SANDWICH SEMIOLOGIQUE DE PROUST

Notre apprentissage des signes ne cesse jamais, et tout au long de notre existence, à mesure que nous parcourons des mondes différents, nous devons toujours faire face à des systèmes que nous ne connaissons pas, et qu’il nous faudra apprendre à maîtriser. Et pour ce faire, nous n’avons même pas besoin de voyager. Quand nous rencontrons une personne pour la première fois, c’est comme si tout un univers très particulier s’avançait vers nous, avec ses soleils et ses trous noirs, accompagnés de toutes sortes de signes (gestes, sourires, accents, paroles, mouvements des yeux, manière de tenir sa cigarette) qui viennent entrer en collision avec nos certitudes et qu’il va nous falloir de nouveau maîtriser. D’où le fait que toute amitié est le triomphe d’une perception. Quand nous lisons un livre, nous avons également affaire à une espèce de confrontation dont la fin reste ouverte, car il n’appartient qu’au livre, de par sa nouveauté, son mouvement ou sa splendeur, de venir nous révéler la présence de quelque chose que nous soupçonnions peut-être, mais sans pouvoir placer les mots qu’il convient sur ce sentiment, et que même nous aurions été bien en peine de soupçonner, et qui viendra nous estomaquer comme rien n’y était encore parvenu. Tout autour de nous, les signes prolifèrent, au lycée, au travail, au restaurant, dans les maisons de retraite. L’enchaînement des codes nous est dévoilé par notre provisoire incompréhension, que le culot, l’audace, le flair peuvent rapidement faire s’évanouir, mais que la timidité, l’angoisse, peuvent transformer en mutisme ou en fuite. Briser le code, acquérir le signe, c’est s’engouffrer dans les multiplicités sociales.

Grâce à la magie nocturne de Proust humant le liège, la cire et l’encre, A la recherche du temps perdu est le plus grand et le plus vibrant catalogue de signes aux interprétations par milliers qui ait jamais été dressé en langue française. Peu importe que celui-ci, du point de vue sociologique ici inepte, se cantonne aux mondes artistocratiques et bourgeois. Même s’il est évident que les classes sociales dites défavorisées possèdent leurs propres régimes de signes, leurs propres perceptions, tout aussi dignes d’être explorés (et recoupant d’ailleurs en grande partie ceux des classes dites supérieures), il faut bien comprendre que l’explorateur sémiologue doit avant tout rechercher la terra incognita où les signes, comme les meutes d’animaux sauvages africains ou les envols de hérons japonais, seront les plus nombreux et les plus divers, et il n’existe pas de monde où le signe ne prolifère de manière plus délirante que le monde aristocratique, où tout se règle sur le mode d’un rouleau de piano-mécanique, une réaction en entraînant une autre selon des règles tacites, dans un déploiement de signes « absolument vides de sens » (Deleuze), qu’on pourrait presque coder de manière mathématique. Dans les milliers de pages proustiennes, le Narrateur est notre Virgile dans cette jungle de signes appelant rarement moins de trois interprétations différentes, et souvent se plait à susciter notre brève incrédulité lorsqu’il est exigé par le code d’exprimer une chose par son absolu contraire, comme le prouve ce passage exemplaire de Sodome et Gomorrhe :

« Je reçus du reste à peu de temps de là une leçon qui acheva de m’enseigner, avec la plus parfaite exactitude, l’extension et les limites de certaines formes de l’amabilité aristocratique. C’était à une matinée donnée par la duchesse de Montmorency pour la reine d’Angleterre ; il y eut une espèce de petit cortège pour aller au buffet et en tête marchait la souveraine ayant à son bras le duc de Guermantes. J’arrivai à ce moment-là. De sa main libre, le duc me fit au moins à quarante mètres de distance mille signes d’appel et d’amitié et qui avaient l’air de vouloir dire que je pouvais m’approcher sans crainte, que je ne serais pas mangé tout cru à la place des sandwichs. Mais moi qui commençais à me perfectionner dans le langage des cours, au lieu de me rapprocher même d’un seul pas, à mes quarante mètres de distance je m’inclinai profondément, mais sans sourire, comme j’aurais fait devant quelqu’un que j’aurais à peine connu, puis continuai mon chemin en sens opposé. J’aurais pu écrire un chef-d’œuvre, les Guermantes m’en eussent moins fait d’honneur que de ce salut. Non seulement il ne passa pas inaperçu aux yeux du duc, qui ce jour-là pourtant eut à répondre à plus de cinq cents personnes, mais à ceux de la duchesse, laquelle ayant rencontré ma mère le lui raconta et se gardant bien de lui dire que j’avais eu tort, que j’aurais dû m’approcher, elle lui dit que son mari avait été émerveillé de mon salut, qu’il était impossible d’y faire tenir plus de choses. On ne cessa de trouver à ce salut toutes les qualités, sans mentionner toutefois celle qui avait paru la plus précieuse, à savoir qu’il avait été discret, et on ne cessa pas non plus de me faire des compliments dont je ompris qu’ils étaient encore moins une récompense pour le passé qu’une indication pour l’avenir, à la façon de celle délicatement fournie à ses élèves par le directeur d’un établissement d’éducation : “N’oubliez pas, mes chers enfants, que ces prix sont moins pour vous que pour vos parents, afin qu’ils vous renvoient l’année prochaine.” C’est ainsi que Mme de Marsantes, quand quelqu’un d’un monde différent entrait dans son milieu, vantait devant lui les gens discrets “qu’on trouve quand on va les chercher et qui se font oublier le reste du temps”, comme on prévient sous une forme indirecte un domestique qui sent mauvais que l’usage des bains est parfait pour la santé. »

Soient A l’amabilité, B la distance, C la gaffe, D le respect, E l’accomplissement. Le duc de Guermantes émet très puissament le signe A, mais celui-ci exige de par le code d’être interprété comme étant en réalité B. Le Narrateur perçoit A dans toute son exagération ; étant au fait du code, il inverse le A puissance dix qui lui est adressé en un B puissance dix, évitant ainsi C, mauvaise interprétation du signe qui annihilerait toute possibilité future d’un A authentique. Perçu par le duc, ce signe B devient un D mondain parfaitement accompli, qui suscite alors les conséquences E. Tout l’art du code aristocratique est contenu dans la maxime selon laquelle il ne faut jamais interpréter les signes au pied de la lettre, mais au contraire toujours les contempler avec la suspicion qu’on accorde à un reflet dans le miroir. Il s’agit bien sûr d’un système hypocrite où, en public, tout est inversement proportionnel à ce qui est réellement exprimé ; mais c’est surtout qu’il incarne à son summum le raffinement des rapports de signes entre créatures sociales.

On s’en voudrait quand même de ne pas souligner, dans cet extrait, la syntaxe extrêmement concise et efficace (bien à l’inverse de ce qu’on impute à Proust quand on ne l’a pas lu), le merveilleux usage de l’hyperbole dans les chiffres (40 mètres, 1000 signes, 500 personnes), l’art de placer le détail incongru exactement là où il sonnera juste (les sandwichs), et la constante préoccupation proustienne de toujours contrebalancer les développements abstraits par des exemples très précis, empruntés à la vie quotidienne, et toujours lestés d’une solide dose de comique : un exemple de composition qui ne perdra pas de sa force avant encore très, très longtemps.

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