Ce texte a été écrit en échos ou à côté, plutôt qu'en réponse, des propositions de François Monti parues sur son blog Tabula Rasa.« Aujourd’hui, nous disposons de nouvelles manières de lire, et peut-être d’écrire. (…) Mais les bonnes manières de lire aujourd’hui, c’est d’arriver à traiter un livre comme on écoute un disque, comme on regarde un film ou une émission télé, comme on reçoit une chanson : tout traitement du livre qui réclamerait pour lui un respect spécial, une attention d’une autre sorte, vient d’un autre âge et condamne définitivement le livre » : c’est ce qu’écrivaient Gilles Deleuze et Claire Parnet dans Dialogues en 1979. Trente ans plus tard exactement, où en sommes-nous dans le suivi de cette lucide recommandation ? Hélas très loin, semble-t-il.
« Causer littérature avant de causer livre » ou « causer livre avant de causer littérature », c’est un débat qui tourne un peu en rond, dès lors que ses deux termes sont depuis longtemps décridibilisés, et ce plus particulièrement en France. D’un côté, la littérature, de plus en plus emprisonnée dans le périmètre de la fiction qui n’est plus elle-même que la dégradation du roman en récit atone et rachitique, sans histoire ou sans langage, voire privé des deux ; une littérature également emprisonnée dans les deux moules antagonistes du chef-d’œuvre et du produit marketé. Bref, une abstraction tellement vaste qu’elle en finit par ne plus rien désigner. D’un autre côté, les livres, qui, davantage que des ouvrages particuliers sans liens entre eux, désignent en réalité la plaie de la critique actuelle, à savoir l’appréciationnisme, la manière dont un livre, peu importe sa qualité réelle ou supposée, est tout doucement aplati par des formules creuses, censées appâter le lecteur potentiel, mais qui par leur vacuité en rabotent toute l’originalité ou l’intensité probables. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle publication pour trouver des formules prétendument profondes comme une fable politique brillante et vertigineuse », « une réflexion poétique et très noire sur l’Occident », « un roman familial et généalogique oppressant », « un journal intime d’une limpidité mouvementée », « une méditation sur le destin des hommes », « un regard politique acéré sur le monde »… Ces exemples prélevés dans un soi-disant magazine culturel français parlent d’eux-mêmes : le cliché prolifère en toute impunité, et ce dans tous les domaines, musique, cinéma, littérature, art. Mais plutôt que s’acharner inutilement sur la critique officielle (qui, en fin de compte, ne fait que ce que les éditeurs et les lecteurs passifs attendent d’elle), il s’agirait de voir comment, sur le réseau, des communautés s’emparent du champ qui lui est laissé libre.
Sur cette question, il n’y a pas de place pour les donneurs de leçons. Néanmoins, dès lors qu’il s’agit de critiquer d’une manière différente un film, un album de musique, un livre, une exposition, il semble important de se débarrasser de deux notions obsolètes qui ont la vie dure dans toutes les sphères intellectuelles : d’une part l’appréciationnisme, d’autre part le chef-d’œuvre. Le premier confond toutes les œuvres dans un même champ de plaisir indifférent : c’est la marque d’une création devenue simple divertissement. Le second, qui a tout autant la vie dure, fait persister la critique dans des hiérarchisations et des jugements obsolètes, qui excluent des pans entiers de la création au prétexte qu’ils ne relèvent pas du sublime ou de la métaphysique : c’est sur cette base que les littératures et les cinémas de genre, des musiques par centaines, les formes d’art marginales, sont soit exclues du rayon d’action médiatique, soit délavées dans le malentendu. Or le réseau et ses communautés, dont l’acte de naissance part toujours du constat que ce qui devrait être écrit et disponible ne l’est pas, s’inscrivent toujours inévitablement dans ces lacunes béantes. Il faudrait même inventer un autre mot que « critique », pour désigner une activité volante, fluide, décomplexée, volontairement dilettante. Ce nouveau discours s’affranchirait du jugement, dépassant le « bon / pas bon » en rejetant le médiocre et en ne s’atelant qu’à l’analyse des forces, et en finirait avec la hiérarchie en plaçant telle ou telle œuvre non au-dessus ou au-dessous d’une autre, mais à côté.
On aimerait proposer le mot intensité pour désigner toute action de l’œuvre (musicale, picturale, littéraire) sur notre cœur, nos nerfs, notre pensée. Le rôle du critique serait, non pas de juger l’œuvre, mais d’en dégager à la fois les problèmes et les intensités. Ces intensités, toujours ressenties personnellement, diffèrent non par leur ordre mais par leur différence. Mises côte à côte, et non empilées, elles se forment alors en réseau, en une sorte d’univers sans frontière où aucune intensité ne peut être jugée par rapport à son emplacement, puisque celui-ci ne se définit par rapport à aucune coordonée précisable. L’intensité naît dans les suites de notes de musique, dans l’élaboration des plans d’un film, dans l’assemblage des mot, dans le choix d’une couleur ou d’une touche dans tel tableau. C’est cette intensité qui crée chez son récepteur la sensation et l’émotion ; il revient au critique de remonter à la source de son émotion et de dégager la nature de son intensité en s’attachant au fonctionnement interne de l’œuvre. Ce fonctionnement est bien sûr lui-même lié à des dizaines de paramètres extérieurs (époque, milieu, idées, reprises, développements), et le critique doit bien entendu s’y reporter : c’est ce qu’on peut appeler la transversalité. Quel que soit son domaine, le critique est guetté par le grand danger de la spécialisation, souvent de plus en plus réduite : la littérature uruguayenne, le cinéma taïwanais, les installations critiquant la société de consommation, etc. Totalement à rebours de cela, il lui faut au contraire avoir un œil (pas une connaissance approfondie que le temps rend de toute manière impossible, mais un œil) sur tous les autres domaines. C’est ainsi que, par exemple, le livre doit être sorti du splendide isolement dans lequel la société veut le laisser, et qu’il faut briser en se rapportant tout autant aux images et aux sons.
La notion de différence d’intensité est très importante, car dès lors que la notion de chef-d’œuvre a été évacuée, on se voit alors accusé de mettre sur un même plan un manga japonais et The Recognitions de Gaddis, les films des frères Zucker et ceux de Kubrick, le dernier morceau d’un groupe de rock métalleux et une chanson des Beatles. Les mangas, les films comiques, sont des œuvres bourrées d’idées, et même si celles-ci nous mènent moins loin qu’un grand roman américain, nous savons bien au fond de nous-même qu’elles nous procurent des sensations que nous ne retrouvons pas ailleurs : le storytelling, l’insouciance, une légèreté de propos presque mozartienne. Accepter leur simple différence nous permet alors d’accepter notre plaisir auprès de notre connaissance. Le triomphe de la culture populaire, qui traîne à sa suite autant de projets passionnants que d’œuvres interminablement médiocres, est un grand champ d’expériences. La série télévisée a repris, avec le succès que l’on sait, la fonction humaine feuilletonnante que la littérature a abandonnée sous les coups du modernisme ; la musique, éclatée en milliers de style éclectiques, a de quoi épuiser plusieurs existences. Des milliards d’intensités nous attendent, marquées par la nouveauté ou la variation : cette époque peut être une grande époque, à condition qu’on le désire et qu’on la relance par de nouvelles intensités, de nouvelles différences.
La critique, surtout, doit rester ouverte et se garder de conclure. Georges Didi-Huberman compare l’image à un papillon : si on le tue, on peut l’observer tout à loisir, mais son mouvement, la vie qui en faisait tout le prix, sont alors perdus. Si on le laisse voleter, l’émotion du mouvement et de la vie nous sont conservés, mais il faudra se résigner à ne jamais percevoir entièrement tout le dessin des ailes. Les intensités ne se laissent pas aisément capturer : c’est souvent lorsque nous croyons les tenir dans nos mains que les mots s’échappent loin de nous. Tel critique va capter tel aspect, puis un autre en apercevra un deuxième, et ainsi de suite. Alors, sur le réseau, grâce aux communautés, deux, trois, quatre visions, voire plus, d’une même œuvre, peuvent cohabiter sans que l’une doive nécessairement avoir pouvoir sur l’autre.
Le péril du réseau, ce sont les voix autoritaires. Quel que soit le domaine dans lequel on essaie de travailler, on en trouve toujours une, douée, à première vue impressionnante, prouvant qu’elle maîtrise le Verbe, proclamant qu’elle possède la Vérité (quelle que soit la nature de celle-ci), et dont le projet serait de rallier tous les autres à elle. On ne trouve pas meilleure négation d’un idéal de réseau, car là où celui-ci se doit d’être aussi dépourvu de centre et tout entier dévoué à l’association libre, la voix autoritaire s’acharne à ramener de la centralité, avec pour armes le Jugement et le Chef-d’œuvre. Ce qu’elle ne peut pas ramener à elle, elle est résolue à le détruire, sans opérer de distinguo entre ce qui est bêtise et ce qui est potentialité. Elle n’arrête pas de crier, « taisez-vous, je sais mieux que vous ». Sur le réseau, c’est ce que doit appeler un comportement criminel, qui stérilise et condamne celui qui n’est pas apparu le premier à un abominable statut de suiveur. Rien de pire que les épigones : non seulement elles ne font que répéter, sans aucune tentative d’originalité, ce qu’a déjà dit la voix autoritaire, mais en plus elle révèle inmanquablement tous les tics insupportables de la doctrine qu’elle suit. Lorsqu’on a la chance de posséder la pleine maîtrise de ses outils, ou d’avoir sa propre méthode, il ne faut surtout pas se proclamer le maître de son domaine, ne pas poser sa voix en modèle d’uniformité, fut-ce le modèle le plus délirant, le plus élaboré ou le plus métaphysique.
Il n’y a rien de plus difficile que de mettre les mots justes sur l’intensité qu’on a ressentie en lisant un livre, en regardant un film, en écoutant une chanson, en observant un objet – même les plus aguerris subissent encore et toujours la présence paralysante de cet écart blanc entre l’œuvre et le discours. Pour ceux qui commencent, modestement, presque innocemment, l’aventure de la critique, de cet assemblage de mots devant donner un sens à une intensité, c’est encore pire : balbutiements, égarements, ratages, sont ce qui procure rétrospectivement aux débuts ce petit halo nostalgique. Le mot, la référence, toujours vient à manquer : c’est, dans le futur, les différentes lectures, visites, visionnages, qui permettront d’affiner toujours plus l’outil du discours, sans avoir peur de se réécrire, d’échouer toujours mieux. Et même le lecteur, aussi maladroite que soit sa lecture, n’a pas à recevoir le jugement d’un autre.
On n’est jamais sûr de pouvoir distinguer au premier coup d’œil quelle noyau ingrat de matière donnera à la fin les plus belles planètes. Pour ceux qui mènent une communauté précise, quel qu’en soit le domaine, il s’agit bien d’être à l’écoute de ces voix qui naissent avec tant de difficultés : leur rôle serait alors de soutenir, par l’attention, ces futurs meneurs potentiels. Il n’est pas question de conseils : les conseils, ce sont les travaux des communautés eux-mêmes qui les fourniront bien mieux que toutes les théories abstraites. Alors bien sûr, la bêtise, le bavardage, la répétition inutile, occupent les trois-quarts du réseau, et on ne demande pas aux communautés de se livrer à des missions évangéliques d’un nouveau genre. Il s’agit, très simplement, d’être généreux envers ce qui peut être prometteur, et d’ignorer complètement la médiocrité et la haine, sans même essayer de le convaincre.
Le travail des communautés n’appelle d’ailleurs pas forcément un débat infini. Il ne peut y avoir débat d’idées que sur des problèmes généraux et abstraits (que va devenir le roman ? le cinéma est-il mort ? etc.), alors que le critique s’attaque plutôt à des questions précises autour d’œuvres précises. Tout débat se heurte à la question du goût personnel, dont la remise en question totale reste impossible. Le véritable dialogue consisterait plutôt à débattre de manière interne aux textes, c’est-à-dire se servir de ce que font les autres pour rebondir dans sa propre réflexion forcément fragmentaire, et ce surtout en s’aidant d’autres domaines en apparence très éloignés, rejoignant ainsi l’idée d’une transversalité fertile. Ces rebonds ne s’expriment pas forcément par écrit, ils peuvent aussi prendre des formes silencieuses, d’élaboration lente et personnelle, qui peuvent resurgir des mois plus tard sans qu’on ne s’y attende plus. Le critique, à mesure qu’il se fixe des objectifs, désire en réalité s’orienter vers des surprises : et lorsque deux éléments disparates viennent brusquement s’imbriquer, il n’y a pas de plus grande joie que cette découverte.
« Causer littérature avant de causer livre » ou « causer livre avant de causer littérature », c’est un débat qui tourne un peu en rond, dès lors que ses deux termes sont depuis longtemps décridibilisés, et ce plus particulièrement en France. D’un côté, la littérature, de plus en plus emprisonnée dans le périmètre de la fiction qui n’est plus elle-même que la dégradation du roman en récit atone et rachitique, sans histoire ou sans langage, voire privé des deux ; une littérature également emprisonnée dans les deux moules antagonistes du chef-d’œuvre et du produit marketé. Bref, une abstraction tellement vaste qu’elle en finit par ne plus rien désigner. D’un autre côté, les livres, qui, davantage que des ouvrages particuliers sans liens entre eux, désignent en réalité la plaie de la critique actuelle, à savoir l’appréciationnisme, la manière dont un livre, peu importe sa qualité réelle ou supposée, est tout doucement aplati par des formules creuses, censées appâter le lecteur potentiel, mais qui par leur vacuité en rabotent toute l’originalité ou l’intensité probables. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle publication pour trouver des formules prétendument profondes comme une fable politique brillante et vertigineuse », « une réflexion poétique et très noire sur l’Occident », « un roman familial et généalogique oppressant », « un journal intime d’une limpidité mouvementée », « une méditation sur le destin des hommes », « un regard politique acéré sur le monde »… Ces exemples prélevés dans un soi-disant magazine culturel français parlent d’eux-mêmes : le cliché prolifère en toute impunité, et ce dans tous les domaines, musique, cinéma, littérature, art. Mais plutôt que s’acharner inutilement sur la critique officielle (qui, en fin de compte, ne fait que ce que les éditeurs et les lecteurs passifs attendent d’elle), il s’agirait de voir comment, sur le réseau, des communautés s’emparent du champ qui lui est laissé libre.
Sur cette question, il n’y a pas de place pour les donneurs de leçons. Néanmoins, dès lors qu’il s’agit de critiquer d’une manière différente un film, un album de musique, un livre, une exposition, il semble important de se débarrasser de deux notions obsolètes qui ont la vie dure dans toutes les sphères intellectuelles : d’une part l’appréciationnisme, d’autre part le chef-d’œuvre. Le premier confond toutes les œuvres dans un même champ de plaisir indifférent : c’est la marque d’une création devenue simple divertissement. Le second, qui a tout autant la vie dure, fait persister la critique dans des hiérarchisations et des jugements obsolètes, qui excluent des pans entiers de la création au prétexte qu’ils ne relèvent pas du sublime ou de la métaphysique : c’est sur cette base que les littératures et les cinémas de genre, des musiques par centaines, les formes d’art marginales, sont soit exclues du rayon d’action médiatique, soit délavées dans le malentendu. Or le réseau et ses communautés, dont l’acte de naissance part toujours du constat que ce qui devrait être écrit et disponible ne l’est pas, s’inscrivent toujours inévitablement dans ces lacunes béantes. Il faudrait même inventer un autre mot que « critique », pour désigner une activité volante, fluide, décomplexée, volontairement dilettante. Ce nouveau discours s’affranchirait du jugement, dépassant le « bon / pas bon » en rejetant le médiocre et en ne s’atelant qu’à l’analyse des forces, et en finirait avec la hiérarchie en plaçant telle ou telle œuvre non au-dessus ou au-dessous d’une autre, mais à côté.
On aimerait proposer le mot intensité pour désigner toute action de l’œuvre (musicale, picturale, littéraire) sur notre cœur, nos nerfs, notre pensée. Le rôle du critique serait, non pas de juger l’œuvre, mais d’en dégager à la fois les problèmes et les intensités. Ces intensités, toujours ressenties personnellement, diffèrent non par leur ordre mais par leur différence. Mises côte à côte, et non empilées, elles se forment alors en réseau, en une sorte d’univers sans frontière où aucune intensité ne peut être jugée par rapport à son emplacement, puisque celui-ci ne se définit par rapport à aucune coordonée précisable. L’intensité naît dans les suites de notes de musique, dans l’élaboration des plans d’un film, dans l’assemblage des mot, dans le choix d’une couleur ou d’une touche dans tel tableau. C’est cette intensité qui crée chez son récepteur la sensation et l’émotion ; il revient au critique de remonter à la source de son émotion et de dégager la nature de son intensité en s’attachant au fonctionnement interne de l’œuvre. Ce fonctionnement est bien sûr lui-même lié à des dizaines de paramètres extérieurs (époque, milieu, idées, reprises, développements), et le critique doit bien entendu s’y reporter : c’est ce qu’on peut appeler la transversalité. Quel que soit son domaine, le critique est guetté par le grand danger de la spécialisation, souvent de plus en plus réduite : la littérature uruguayenne, le cinéma taïwanais, les installations critiquant la société de consommation, etc. Totalement à rebours de cela, il lui faut au contraire avoir un œil (pas une connaissance approfondie que le temps rend de toute manière impossible, mais un œil) sur tous les autres domaines. C’est ainsi que, par exemple, le livre doit être sorti du splendide isolement dans lequel la société veut le laisser, et qu’il faut briser en se rapportant tout autant aux images et aux sons.
La notion de différence d’intensité est très importante, car dès lors que la notion de chef-d’œuvre a été évacuée, on se voit alors accusé de mettre sur un même plan un manga japonais et The Recognitions de Gaddis, les films des frères Zucker et ceux de Kubrick, le dernier morceau d’un groupe de rock métalleux et une chanson des Beatles. Les mangas, les films comiques, sont des œuvres bourrées d’idées, et même si celles-ci nous mènent moins loin qu’un grand roman américain, nous savons bien au fond de nous-même qu’elles nous procurent des sensations que nous ne retrouvons pas ailleurs : le storytelling, l’insouciance, une légèreté de propos presque mozartienne. Accepter leur simple différence nous permet alors d’accepter notre plaisir auprès de notre connaissance. Le triomphe de la culture populaire, qui traîne à sa suite autant de projets passionnants que d’œuvres interminablement médiocres, est un grand champ d’expériences. La série télévisée a repris, avec le succès que l’on sait, la fonction humaine feuilletonnante que la littérature a abandonnée sous les coups du modernisme ; la musique, éclatée en milliers de style éclectiques, a de quoi épuiser plusieurs existences. Des milliards d’intensités nous attendent, marquées par la nouveauté ou la variation : cette époque peut être une grande époque, à condition qu’on le désire et qu’on la relance par de nouvelles intensités, de nouvelles différences.
La critique, surtout, doit rester ouverte et se garder de conclure. Georges Didi-Huberman compare l’image à un papillon : si on le tue, on peut l’observer tout à loisir, mais son mouvement, la vie qui en faisait tout le prix, sont alors perdus. Si on le laisse voleter, l’émotion du mouvement et de la vie nous sont conservés, mais il faudra se résigner à ne jamais percevoir entièrement tout le dessin des ailes. Les intensités ne se laissent pas aisément capturer : c’est souvent lorsque nous croyons les tenir dans nos mains que les mots s’échappent loin de nous. Tel critique va capter tel aspect, puis un autre en apercevra un deuxième, et ainsi de suite. Alors, sur le réseau, grâce aux communautés, deux, trois, quatre visions, voire plus, d’une même œuvre, peuvent cohabiter sans que l’une doive nécessairement avoir pouvoir sur l’autre.
Le péril du réseau, ce sont les voix autoritaires. Quel que soit le domaine dans lequel on essaie de travailler, on en trouve toujours une, douée, à première vue impressionnante, prouvant qu’elle maîtrise le Verbe, proclamant qu’elle possède la Vérité (quelle que soit la nature de celle-ci), et dont le projet serait de rallier tous les autres à elle. On ne trouve pas meilleure négation d’un idéal de réseau, car là où celui-ci se doit d’être aussi dépourvu de centre et tout entier dévoué à l’association libre, la voix autoritaire s’acharne à ramener de la centralité, avec pour armes le Jugement et le Chef-d’œuvre. Ce qu’elle ne peut pas ramener à elle, elle est résolue à le détruire, sans opérer de distinguo entre ce qui est bêtise et ce qui est potentialité. Elle n’arrête pas de crier, « taisez-vous, je sais mieux que vous ». Sur le réseau, c’est ce que doit appeler un comportement criminel, qui stérilise et condamne celui qui n’est pas apparu le premier à un abominable statut de suiveur. Rien de pire que les épigones : non seulement elles ne font que répéter, sans aucune tentative d’originalité, ce qu’a déjà dit la voix autoritaire, mais en plus elle révèle inmanquablement tous les tics insupportables de la doctrine qu’elle suit. Lorsqu’on a la chance de posséder la pleine maîtrise de ses outils, ou d’avoir sa propre méthode, il ne faut surtout pas se proclamer le maître de son domaine, ne pas poser sa voix en modèle d’uniformité, fut-ce le modèle le plus délirant, le plus élaboré ou le plus métaphysique.
Il n’y a rien de plus difficile que de mettre les mots justes sur l’intensité qu’on a ressentie en lisant un livre, en regardant un film, en écoutant une chanson, en observant un objet – même les plus aguerris subissent encore et toujours la présence paralysante de cet écart blanc entre l’œuvre et le discours. Pour ceux qui commencent, modestement, presque innocemment, l’aventure de la critique, de cet assemblage de mots devant donner un sens à une intensité, c’est encore pire : balbutiements, égarements, ratages, sont ce qui procure rétrospectivement aux débuts ce petit halo nostalgique. Le mot, la référence, toujours vient à manquer : c’est, dans le futur, les différentes lectures, visites, visionnages, qui permettront d’affiner toujours plus l’outil du discours, sans avoir peur de se réécrire, d’échouer toujours mieux. Et même le lecteur, aussi maladroite que soit sa lecture, n’a pas à recevoir le jugement d’un autre.
On n’est jamais sûr de pouvoir distinguer au premier coup d’œil quelle noyau ingrat de matière donnera à la fin les plus belles planètes. Pour ceux qui mènent une communauté précise, quel qu’en soit le domaine, il s’agit bien d’être à l’écoute de ces voix qui naissent avec tant de difficultés : leur rôle serait alors de soutenir, par l’attention, ces futurs meneurs potentiels. Il n’est pas question de conseils : les conseils, ce sont les travaux des communautés eux-mêmes qui les fourniront bien mieux que toutes les théories abstraites. Alors bien sûr, la bêtise, le bavardage, la répétition inutile, occupent les trois-quarts du réseau, et on ne demande pas aux communautés de se livrer à des missions évangéliques d’un nouveau genre. Il s’agit, très simplement, d’être généreux envers ce qui peut être prometteur, et d’ignorer complètement la médiocrité et la haine, sans même essayer de le convaincre.
Le travail des communautés n’appelle d’ailleurs pas forcément un débat infini. Il ne peut y avoir débat d’idées que sur des problèmes généraux et abstraits (que va devenir le roman ? le cinéma est-il mort ? etc.), alors que le critique s’attaque plutôt à des questions précises autour d’œuvres précises. Tout débat se heurte à la question du goût personnel, dont la remise en question totale reste impossible. Le véritable dialogue consisterait plutôt à débattre de manière interne aux textes, c’est-à-dire se servir de ce que font les autres pour rebondir dans sa propre réflexion forcément fragmentaire, et ce surtout en s’aidant d’autres domaines en apparence très éloignés, rejoignant ainsi l’idée d’une transversalité fertile. Ces rebonds ne s’expriment pas forcément par écrit, ils peuvent aussi prendre des formes silencieuses, d’élaboration lente et personnelle, qui peuvent resurgir des mois plus tard sans qu’on ne s’y attende plus. Le critique, à mesure qu’il se fixe des objectifs, désire en réalité s’orienter vers des surprises : et lorsque deux éléments disparates viennent brusquement s’imbriquer, il n’y a pas de plus grande joie que cette découverte.

14 commentaires:
Très bel écho, Pedro.
Quelques remarques:
Le débat ne tourne un rond que si tu acceptes cette décrédibilisation, et il n'y a pas lieu de le faire.
Ce que tu dis sur l'appréciationnisme est juste. Il est clair que les blogs, les nôtres y compris, n'en sont d'ailleurs pas dépourvus. Martin Amis faisait la guerre au cliché, il faudrait essayer de la mener ici, dans nos propres papiers. Et ce n'est pas gagné d'avance, certainement pas pour moi qui ai une pratique un tantinet déterminée par ma formation.
Là où je ne te suis pas, c'est lorsque tu dis qu'il faudrait inventer un autre mot que critique. Pourquoi pas? Mais je pense que c'est comme cette histoire de décrédibilisation, c'est abandonner un mot ou un concept parce que d'autres l'utilisent à tort.
Tout ce que tu dis sur l'intensité et la transversalité est absolument juste, mais ce qui retiens encore plus mon attention est ce que tu dis de la culture populaire. Il n'y a là rien de vraiment neuf, mais c'est quelque chose qu'on oublie toujours. De fait, en vantant l'un ou l'autre avatar pop, on se voit souvent accuser de relativisme ou de dire que tout ce vaut. Or, ce n'est absolument pas de ça qu'il s'agit. Tout ça me fait revenir sur ma lecture de l'essai "Afterpop" de Eloy Fernández Porta, dont j'ai dit il y a un an que j'allais en parler (je le promets, ce sera fait d'ici juin): une partie de son propos est de montrer que les barrières entre "haute" et "basse" culture ne sont pas celle que l'on croit et qu'il y a, dans ce que l'on considère basse, des manifestations artistiques de plus grande et plus belle intensité que dans certaines manifestations "haute", ce qui revient à dire que le distinguo est inopérant, à changer. Voilà une approche qu'il faut avoir à l'esprit, je pense, mais qui ne facilite pas le boulot: même si on ne met pas certaines choses sur le même plan, on risque toujours de le faire. C'est un exercice d'équilibriste, en somme.
Je ne suis par contre pas certain de partager ta conclusion. Le rebondissement, je l'appelle, tu le sais, de mes voeux, mais d'autres choses sont possibles. On peut débattre de questions précises sans nécessairement se heurter au goût personnel. Le goût, finalement, on s'y heurte surtout lorsque, justement, le papier n'est pas précis. Ceci dit, il est bon de se souvenir que tout papier ne saurait faire appel à débat, on ne peut le rechercher comme une sorte de Graal, ça aussi serait un problème.
Un des plus bel écho au papier de Fausto qu'il m'ait été donné de lire. Vraiment.
Et quand je lis ça "Il faudrait même inventer un autre mot que « critique », pour désigner une activité volante, fluide, décomplexée, volontairement dilettante. Ce nouveau discours s’affranchirait du jugement, dépassant le « bon / pas bon » en rejetant le médiocre et en ne s’atelant qu’à l’analyse des forces, et en finirait avec la hiérarchie en plaçant telle ou telle œuvre non au-dessus ou au-dessous d’une autre, mais à côté."
Je ne peux qu'approuver.
Un autre point auquel je souscris sans retenue : "Le mot, la référence, toujours vient à manquer : c’est, dans le futur, les différentes lectures, visites, visionnages, qui permettront d’affiner toujours plus l’outil du discours, sans avoir peur de se réécrire, d’échouer toujours mieux."
Mais le véritable plus, tu le dis avec des mots que je cherche, justement, depuis pas mal de temps : "et lorsque deux éléments disparates viennent brusquement s’imbriquer, il n’y a pas de plus grande joie que cette découverte."
Oui : intensité, joie, dilettante, découverte.
Un credo.
Sans chercher le graal du débat, ainsi que le souligne fort à propos Fausto.
Parce que le débat surgit, s'installe au moment où on l'attend le moins, et pas forcément en écho aux papiers les plus "travaillés".
Et là aussi, il n'y a pas de plus grande joie que cette découverte.
pas sympa d'avoir effacé le message de gropize
d'autant moins que moi j'essaie d'être sympa
la brosse à reluire de garp = aussi nul que ses textes
Comique...
Un autre mot pour critique ? Pourquoi donc, pour le tordre à votre guise et le gauchir ?
Commode en effet.
Il n'y a qu'un seul petit problème : critiquer, que vous le vouliez ou pas, c'est justement hiérarchiser, probablement parce que, à la différence de la connerie lue en exergue, l'art, singulièrement le livre, mérite un traitement à part...
De plus, jusqu'à preuve du contraire, la verticalité n'a JAMAIS empêché la transversalité, alors que cette dernière, elle, ne reste trop souvent qu'au ras des pâquerettes sous prétexte de fragmentation de la vérité et, oui (même si vous faites attention à ce point) de relativisme...
Au rebours encore de ce que vous affirmez, la critique est jugement et, oui, en tant que lecteur, je puis dire ou pas que tel ou tel de vos papiers est mauvais (pas juste ou faux, mais : bon ou mauvais).
De plus, sur le fond, écho d'une discussion récente avec l'ami Bartleby rencontré au café : vous (id est : le FFC) parlez de décloisonner, de dialoguer et que lisez-vous qui ne soit plus ou moins estampillé par la griffe de Claro et de ses épigones ?
Je me souviens aussi de votre lamentable geste, à propos d'une critique de Zone de M. Enard : alors que je ne vous demandais rien hormis quelque explication quant au ton inadmissible (petitesse, veulerie, méchanceté, mauvaise foi, etc.) que vous avez naguère utilisé à mon encontre, vous avez supprimé ladite note !
Ah oui, vous semblez vous être très prodigieusement engagé dans la voie du dialogue pour sûr, quitte à ne pas même mentionner, hormis en lui jetant un regard torve, la discussion qui avait commenté et complété la note de Monti...
Enfin, pour répondre à Werli je crois : non, les traductions d'une note ne sont pas de la dissémination, ou pas que cela si s'engage un dialogue, pas forcément par le truchement des commentaires qui, une fois sur deux, sont idiots et, en ce qui me concerne, me font perdre mon temps.
@ Stalker :
a) que je ne sois pas heureux avec le mot "critique", c'est mon problème : je n'empêche personne de l'utiliser comme il le veut
b) sur les questions de critique, de verticalité et de jugement, vous avez votre point de vue, j'ai exprimé le mien, et je sais que m'opposer à vous ne m'apportera pas grand chose, donc je ne dirais rien de plus
c) j'ai supprimé la note qui vous concernait parce qu'elle me rappelait de trop mauvais souvenirs, parce que je n'en voyais plus l'utilité, et parce que je n'avais pas envie que cela se retourne contre mes collègues & amis - ce qui peut en effet passer pour un acte de censure, je le reconnaît, et croyez bien que je le regrette
d) lorsque vous affirmez que le FFC ne s'intéresse qu'à ce que font Claro et ses épigones, je suis désolé d'avoir à retomber dans le reproche, mais c'est vous qui êtes de mauvaise foi ; prenez tous les derniers papiers parus qui s'affichent actuellement : José Lezama Lima, Raymond Federman, Junot Diaz, Denis Johnson, John Updike, Arno Schmidt, Dave Eggers et David Foster Wallace, Toby Olson, Horacio Castellanos Moya, Jim Thompson : pouvez-vous, s'il vous plaît, m'indiquer quel est le lien direct entre ces auteurs et Claro ? quant aux "épigones" de Claro, si vous entendez par là ses amis d'Inculte ou d'ailleurs, je crois que vous aurez beaucoup de mal à trouver des éloges de Matthieu Larnaudie, Arno Bertina ou Oliver Rohe, que ce soit chez moi, sur le FFC ou tous mes autres collègues...
e) enfin, je n'ai pas repris l'ensemble la discussion chez Fausto tout simplement parce que je n'approuve pas (ou ne m'intéresse pas à) tout ce qui y a été dit
"Enfin, pour répondre à Werli je crois : non, les traductions d'une note ne sont pas de la dissémination, ou pas que cela si s'engage un dialogue, pas forcément par le truchement des commentaires qui, une fois sur deux, sont idiots et, en ce qui me concerne, me font perdre mon temps."
Je suis d'accord avec vous, Stalker, je vous comprends parfaitement, mais vous parlez d'un point de vue général. Dans le cas précis (ma réponse à des notes sur le blog de tabula rasa, vous auriez pu répondre là-bas) où je me pose la question du blog et de l'interactivité, de l'internet, etc (comme Fausto semble-t-il, si vous avez bien lu sa note initiale, cette fois-ci je ne veux pas mettre de conditionnel à mon sujet, je suis absolument persuadé d'avoir parfaitement compris la teneur de son interrogation), nous ne parlons pas de la même chose. Selon la définition que Fausto souhaite donner au "blog 2.0", vous n'y collez pas (ce qui ne remet pas en cause votre définition de la critique, votre définition de la cultlue... mais votre pratique : vous animez une revue de critique littéraire dans une forme très classique, et il s'agit chez vous d'un écran et non de papier. Si vous n'avez pas envie de sortir ou de vous poser des questions sur ce canon, je ne vois pas tant pourquoi ce que dit Fausto vous touche tant).
Mais enfin, ça n'intéresse personne ici, dans cet espace public. Nous pouvons poursuivre par mail si vous souhaitez.
Excusez-moi, je viens de voir que vous avez répondu sur le blog de Tabula Rasa.
Juan,
Que le FFC vous déplaise, c'est votre droit et comme je l'ai dit par ailleurs, j'attends votre papier sur notre erreur fondadamentale telle que vous la percevez (un supposé refus de jugement), mais il serait souhaitable, je pense, de cesser de dire des choses qui sont simplement fausses. Claro et ses épigones? Ce soir nous mettrons en ligne les réponses à notre questionnaire du voisin de Claro. Déchainez-vous à cette occasion, mais admettez que ça fait un bon bout de temps que nous parlons d'autre chose.
Que je sache, je ne m'en vais pas claironner partout que vous ne causez que Bernanos, McCarthy, Steiner et catholicisme.
Bonjour à tous,
je crois me souvenir que dans ses entretiens avec O. Ferrari, notre ami commun à tous (comme quoi…) J.L Borges disait —sûrement en se moquant— que : "les écrivains français veulent savoir exactement ce qu'ils font !" ; je m'empresse de rajouter francophones eu égard aux paysages circonscrivant les rayonnages du Dr Fausto…
Et de fait, c'est là où nous en sommes. Comme tout nos devanciers et comme tous ceux qui nous suivent déjà. C'est ainsi, et c'est bien. A.W a raison de dire que le blog de Stalker "fait revue". Mais n'est-ce pas ce vers quoi devraient tendent les meilleurs des blogs de critique littéraire ? Encore ne suffit-il pas de mentionner la traduction de tel ou tel de ses propres textes en volapuk ou ostrogoth pour circonvenir aux interrogations fondamentales de Tabula Rasa et Babel XXV qui, bien que de main chaude et difficile à empoigner convenablement, ne méritent pas de se voir jeter le gant. Le duel est trop restrictif, qui ne voie jamais que deux lames s'émousser jusqu'au sang ?
J'ai le sentiment à tous vous lire, que vous renouez peu ou prou avec le jeu ancien de la correspondance… Oserais-je ajouter du polysémique à ce jeu-là, ludique et mobile à la fois ( nomade pour revenir à Deleuze : Mille Plateaux n'offre-t-il pas mille et une pistes de relation horizontale entre les êtres, et que le web défend par sa forme même ? Mais c'est une autre histoire . Après 1945, notre siècle passé a jeté le bébé art-de-la-correspondance avec l'eau bleu électrique du bain télé… -phonique, -visuel, -pathique etc. etc. Nombre de Choses ont pris le dessus. La correspondance comme le salon littéraire, s'est vu remisée au placard des Belles Lettres en compagnie du roman psychologique bourgeois de la poésie rimée et du narrateur omniscient… Il me semble que S. Sweig évoque bien cela au détour de l'intrigue cryto-sexuelle de La Confusion des sentiments.
Mais voyez comme alors nous retombons vite dans des travers antédiluviens —ou plus justement antéinternettiens— de ladite correspondance littéraire, sa douce et violente tentative d'évitement du monde ou plutôt, de la société aux vastes contours ? Comme le suggère Borges, il y a à la base de la littérature française tout ensemble un orgueil et une déception : les deux acceptions de la vanité de l'écri-vain.
Certes, ce peut être une contestation. La lettre rejoignant ici pleinement Les Lettres dans un esprit tissé de justesse et de combat. Mais dans ton combat contre le monde, seconde le monde… disait l'autre. Il y aura donc toujours à désespérer des lettres comme à se désespérer d'en être ou de ne pas en être assez, ce qui revient au même. Prix à payer pour toutes les joies et toutes les découvertes faites ici et là, de manière transversale. Ricochant à hue et à dia comme un baudet, personnellement, je vous avoue bien volontiers que j'y fait mon miel plus que mon fiel. C.Q.F.D
Auteur, lecteur, critique… mêmes abîmes, mêmes hésitants pas, même trépas. Mais celui-ci, le plus tard possible, bien entendu.
Cordialement,
A.G
P.S : par "hasard", je suis hier tombé sur un livre de William Marx intitulé : Vie du lettré, éd. de Minuit. Et vu ce que j'en lis déjà, quelque chose me dit que, tous, vous en parlerez ici ou là plus ou moins.
Bien.
Pedro Babel, je mettrai donc sur le compte de votre jeunesse votre impulsivité et, parfois, votre extraordinaire mauvaise foi, à laquelle, ma foi, je confronte la mienne, pour que vous compreniez bien que j'ai passé l'âge d'user de ce genre de procédé.
Sur Claro : oui, je suis injuste et, oui encore, je sais parfaitement que le FFC ne se réduit pas à un salon de conversation sur et autour de Claro et de ses épigones, qui pour moi, vous en avez nommé quelques-uns, ne sont rien de plus que le résultat d'un peu de branlette typiquement parisienne, donc pas franchement créatrice, voire féconde.
J'avais SEULEMENT pointé le fait que, lors de la publication de Zone, le papier de Claro était profondément ridicule et n'était qu'un lamentable renvoi d'asensceur.
Ensuite mes deux critiques sur Zone, ensuite votre nullissime papier, que vous avez en effet bien fait de retirer je crois.
François : je ne claironne pas partout, contrairement à vos dires, que Claro est ceci ou cela. J'ai dit ce que j'avais à dire (quelques doutes quant à la qualité de certaines de ses traductions, et l'affaire Enard) sur 1) Stalker, 2) dans les commentaires de différents membres du FFC, 3) en échangeant, en privé, avec vous ou Bartleby, ce n'est tout de même pas encore la place publique.
J'accepte votre taquinerie : oui, vous le savez comme moi je suppose, on ne devient bon qu'en plongeant et replongeant sans relâche dans les textes d'un même auteur : Bernanos, McCarthy, Melville (je n'en parle pourtant jamais), Conrad ou Faulkner, il n'y a pas là que du "catholique" et, ma foi, si cela ne dépendait que de moi, je me bornerais à n'écrire que sur ces auteurs, deux ou trois de plus, plutôt que de papillonner vers Evenson, Gaddis ou qui vous voudrez.
AW : le Web 2.0 est une fumisterie, j'espère que vous êtes un peu au courant de cela tout de même.
J'accepte votre remarque bien volontiers : oui, Stalker devient une revue, l'a en fait toujours été, parce que je ne l'ai jamais imaginé comme une place forte dont je serai l'unique maître.
De sorte qu'il y a là espace dialogique, d'une autre façon certes que ce que tente de faire le FFC qui, à mon humble avis, commence à tourner en rond (dans son principe même, pas dans ses TEXTES).
Je suis désolé mais je n'ai toujours pas compris quels fameux enjeux la note de François a soulevés : un machin participatif ? Non, l'essence du blog est la discussion (dans le meilleur des cas, vous aurez compris ma pensée), sauf à le vouloir, comme je le fais avec Stalker, un espace ouvert, où des textes répondent à d'autres textes, à mon avis la SEULE FACON de prendre au sérieux les arguments/critiques/points de vue exprimés par celle ou celui avec lequel on n'est pas d'accord.
Un débat sur la pratique littéraire ET critique ? Ma foi oui, je me casse le cul (avec d'autres) à alimenter ces deux dimensions, vitales.
Seulement, je vous l'ai dit et vous le répète : le FFC (avec lequel, François, je suis plutôt extraordinairement tendre, lisez donc ce que je puis parfois écrire sur mes "ennemis"...), si, très vite, vous n'en définissez pas les contours et les buts, ne restera jamais rien de plus qu'un club pour "happy few" dont les discussions seront internes, comme je l'ai dit de vive voix à l'ami Bartleby.
Or, il y a urgence, je crois que, au moins, nous sommes tous à peu près d'accord sur ce point, non ?
Urgence oui. Nous nous retrouvons d'ailleurs dans un endroit secret du "Club" au coeur de Paris capitale des Lettres (elle est bonne celle-là), pour ceux qui le peuvent du FFC, la semaine prochaine pour en parler de vive voix (et nous poursuivons assez volontairement en privé depuis quelques semaines maintenant). Malheureusement nous ne pouvons allez plus vite que la musique.
Sur le web 2.0, pourquoi pas une fumisterie, dans le sens où Le Correspondancier rappelle que ce n'est qu'une manière nouvelle de poursuivre quelque chose de très ancien. Cependant, j'ai la croyance qu'internet et ce que ça va ou peut devenir encore bouleverse autant le monde que l'imprimerie. Alors de là a balayer l'idée d'un revers, je ne sais pas...
Antonio, non : Internet n'est rien de plus qu'une nouvelle forme de publication, rien de commun avec le bouleversement immense apporté par l'imprimerie, celle-ci n'étant finalement pas grand-chose depuis l'invention de l'écriture.
La parole est musique, elle est donc censée allée aussi vite que la musique, qui se déplace très rapidement il me semble...
Les outils ont toujours précédés les bouleversements majeurs. Quand on regarde l'histoire, c'est on fait et on discute après. L'outil innovant fait plus que d'apporter un nouveau confort ou de nouveaux besoins. Il façonne fondamentalement son utilisateur, en modifie ses schémas de relation au monde. Le livre multiplié (et accessible) a forgé la logique linéaire avec les résultats que l'on sait. Les générations d'aujourd'hui inventent leurs systèmes, se les approprient.
Je me souviens du début du net et des réponses: "Mais non, un mail ne vaudra jamais une vraie lettre. Lire sur un écran, jamais! Etc Etc..." Prenez votre temps et voyez-vous même les nouveaux paradigmes. Ils s'accumulent.
Quel est le point commun qui relie tous les corps de métiers, toutes les fonctions liées aux savoirs, brise toutes les hiérarchies?
Les blogs, oui. Ils ont un certain succès ces temps-ci. Les plateformes de travail collaboratif entre universités, entre pays, etc, augmentent et modifie les relations et les résultats. "
...plus de 20 % des étudiants de l’éducation supérieure aux États-Unis ont suivi au moins un cours à distance en 2007. Cette tendance est en progression de plus de 10 %" Thot.
Enfin, c'est vous qui voyez.
Je suis très optimiste pour l'avenir, même si dans l'histoire, l'innovation ne fut jamais qu'un moyen accaparé pour asservir. Internet est une machine planétaire qui relie les hommes comme jamais auparavant. Pour le meilleur ou pour le pire.
Mes excuses pour l'intervention un peu hors sujet : Stalker m'a fait un peu bondir.
Bin oui : un mail ne vaut pas une vraie lettre, une lecture devant un écran ne vaut pas une vraie lecture et une pauvre discussion par écrans interposés, aussi intéressante soit-elle, ne vaut pas et ne vaudra jamais une vraie rencontre.
Echappez-vous un peu de la Matrice, Néo bleu...
De plus, une belle énormité, pour ne pas dire plus : le Net ne brise AUCUNE hiérarchie mais crée les siennes ou adapte à ses contraintes celles qui existaient ailleurs.
Enregistrer un commentaire