31/03/09

STEPHEN KING CONTRE DONALD BARTHELME

C’est un paradoxe qui ne devrait faire peur à personne : ce sont, parfois, les auteurs dits « de genre », qui ont de leur travail l’approche technique la plus lucide et la plus riche. Au contraire des auteurs « sérieux », dont on attend selon le concept encore vivace d’avant-garde qu’ils explosent toutes les normes, les auteurs « de genre », eux, travaillent la norme, la creusent, la pervertissent, en font tout ce qu’ils veulent, et ce tout d’abord parce qu’ils en possèdent à fond toute la connaissance et donc toutes les virtualités. Ce privilège leur permet, parfois, de parler en public de leurs méthodes d’écriture, des problèmes qu’ils rencontrent, sans cette réticence que d’autres auteurs montrent à trahir l’absence de leur supposée inspiration divine.

Stephen King, prolifique maître de l’horreur, est de ces écrivains qui assument leur genre comme personne. Dans un passionnant ouvrage, On Writing (devenu en France Ecriture. Mémoires d’un métier), il n’hésitait pas, il y a une dizaine d’années, sous l’apparence d’un petit manuel pour écrivains débutants, à ouvrir toutes grandes les portes de son bureau, ou plutôt de son atelier, tant l’insistance sur les aspects techniques de l’écriture y est forte, assimilant le travail sur le mot ou sur la phrase à un martellage de métal certes très personnel. On pourrait, a priori, se sentir en droit de reléguer On Writing dans cette catégorie des manuels remplis de conseils de bon sens, qui ne donneront certes aucun frisson aux lecteurs de Blanchot ou Bataille ; mais King s’y livre sur son travail avec une telle honnêteté, une telle fraîcheur, et une si réelle passion, que son livre mérite qu’on lui accorde plus qu’une vague attention au détour d’une pile d’ouvrages.

Il ne s’agit pas, évidemment, d’approuver aveuglement tout ce que l’auteur de Shining donne comme conseils (même si certains auteurs français, bien plus respectés, devraient y jeter un coup d’œil histoire de sarcler leurs adverbes et autres mauvaises herbes lexicales). Parfois, cela donne lieu, dès lors qu’on s’autorise à télescoper les lectures, à de passionnants petits débats. Ainsi, par exemple, King, dans la section si bien nommée « Boîte à outils » de son livre, s’attaque avec virulence à la voix passive :

« Je pense que les écrivains timides la chérissent pour la même raison que les amants timides chérissent des partenaires passives (ou passifs). La voix passive, c’est la sécurité. Pas d’action à prendre en compte, avec les ennuis afférents ; le sujet n’a qu’à fermer les yeux et penser à l’Angleterre, pour paraphraser la reine Victoria. Je soupçonne, en outre, que les écrivains qui ne sont pas sûrs d’eux ont aussi l’impression que la voix passive donne de l’autorité à la chose écrite, voire de la majesté. Si vous trouvez majestueux les manuels pratiques et les attendus des avocats, ce doit être vrai. Un timide écrira : La réunion sera tenue à sept heures parce que cela lui fait croire que, la phrase étant formulée ainsi, les gens seront persuadés qu’il sait de quoi il parle. Foin de cette vision traîtresse des choses ! Ne soyez pas une lavette ! Redressez les épaules, tendez le menton et prenez les choses en main ! Ecrivez : La réunion aura lieu à sept heures. Et voilà… vous ne vous sentez pas mieux ? »

Bien entendu, Stephen King est ensuite obligé de reconnaître, non sans grogner quelque peu, que des effets très intéressants peuvent être atteints en fiction avec la voix passive. Et s’il y a un auteur qui a fait de la voix passive une manière de petit chef-d’œuvre laconique et poignant, c’est bien Donald Barthelme, qui dans ses nouvelles, prenant modèle sur les meilleurs (Beckett, surtout), taille ses phrases ironiques et surréalistes comme de petits diamants mélancoliques, souvent assénés sur un ton en apparence objectif et froid, parfois volontairement répétitif, saccadé, sec. On en trouve un formidable exemple dans la nouvelle intitulée Marie, Marie, Hold On Tight (reprise dans Flying to America). Le narrateur fait à une certaine Marie le récit des mésaventures de trois jeunes hommes manifestant devant une église new-yorkaise, aux revendications quelque peu nébuleuses (leurs pancartes portent des slogans comme « L’homme meurt ! », « Abandonnez l’amour ! », « Cogito ergo rien du tout ! »), et dont le principal souci est surtout de ne pas être dénoncés comme communistes par les passants. Après des démêlés avec le curé et la police, les trois manifestants transportent leurs pancartes jusqu’au Rockefeller Center : c’est là qu’ils sont agressés et violemment battus par de jeunes voyous assez insensibles à leurs discours politico-philosophiques. Le paragraphe se termine alors, avec une efficacité extraordinaire, par ces deux simples phrases, laconiques et terriblement désolées : « Medical aid was summoned for the pickets. Photos were taken. »

C’est-à-dire, non pas, comme l’aurait voulu Stephen King, une assertion directe comme « les manifestants furent soignés » ou « on prit des photos », mais de pures phrases passives, où les objets les plus improbables prennent brusquement place au premier-plan, reléguant l’élément humain à un statut subordonné. Dans la déroute des manifestants, ce sont l’aide médicale et les photographies qui prennent soudain vie, une vie étrange, irréelle, et pourtant immédiatement présente, qui souligne avec brutalité l’échec et la violence de la situation, avec la froideur d’un rapport d’autopsie. Donald Barthelme est le roi de ces phrases détachées qui cristallisent en note bleue toute la mélancolie d’une société incapable de communiquer et perdue dans ses propres complexités. Dans une autre nouvelle, il nous est dit que, lors d’une soirée mondaine, « Sadness was expressed » : « de la tristesse fut exprimée ». C’est comme un faire-part de deuil qui, sobre et exemplaire, tombe au milieu de la frivolité et nous surprend jusqu’au cœur. Chaque nouvelle de Barthelme est une surprise où le rire et la tristesse se mêlent comme en nulle autre endroit, dans le choc d’un collage surréaliste, la collision de fragments de phrases qui prennent sens malgré eux, ou de dialogues tête-bêche dont les clichés assumés nous tiennent en haleine. Dans Florence Green is 81, Barthelme fait dire à l’un de ses personnages que « Le but de la littérature est la création d’un objet étrange recouvert de fourrure qui brise votre cœur » : nous connaissons peu d’aussi beaux programmes.

3 commentaires:

ThomZ a dit…

Je vais suivre King en te proposant de me dire ce qui est le mieux :

Reader, she bit him. OU
Reader, he was bitten.

;) Petite Private joke (dont j'espère qu'elle ne tombera pas à plat).

Ca fait un moment là aussi que je voulais me mettre à lire l'essai de King et ne parlons pas de Barthelme. C'est peut être l'occasion.....j'en doute pour le moment...sic...

Pedro Babel a dit…

Non, non, ta private joke ne tombe pas à plat. Mais "he was bitten" est bien entendu meilleur ;)

frankouille a dit…

Quant à moi, je pense que les conseils d'écritures, c'est comme le rire: de tout mais pas avec tout le monde