« Aujourd’hui, nous disposons de nouvelles manières de lire, et peut-être d’écrire. (…) Mais les bonnes manières de lire aujourd’hui, c’est d’arriver à traiter un livre comme on écoute un disque, comme on regarde un film ou une émission télé, comme on reçoit une chanson : tout traitement du livre qui réclamerait pour lui un respect spécial, une attention d’une autre sorte, vient d’un autre âge et condamne définitivement le livre » : c’est ce qu’écrivaient Gilles Deleuze et Claire Parnet dans Dialogues en 1979. Trente ans plus tard exactement, où en sommes-nous dans le suivi de cette lucide recommandation ? Hélas très loin, semble-t-il.
« Causer littérature avant de causer livre » ou « causer livre avant de causer littérature », c’est un débat qui tourne un peu en rond, dès lors que ses deux termes sont depuis longtemps décridibilisés, et ce plus particulièrement en France. D’un côté, la littérature, de plus en plus emprisonnée dans le périmètre de la fiction qui n’est plus elle-même que la dégradation du roman en récit atone et rachitique, sans histoire ou sans langage, voire privé des deux ; une littérature également emprisonnée dans les deux moules antagonistes du chef-d’œuvre et du produit marketé. Bref, une abstraction tellement vaste qu’elle en finit par ne plus rien désigner. D’un autre côté, les livres, qui, davantage que des ouvrages particuliers sans liens entre eux, désignent en réalité la plaie de la critique actuelle, à savoir l’appréciationnisme, la manière dont un livre, peu importe sa qualité réelle ou supposée, est tout doucement aplati par des formules creuses, censées appâter le lecteur potentiel, mais qui par leur vacuité en rabotent toute l’originalité ou l’intensité probables. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle publication pour trouver des formules prétendument profondes comme une fable politique brillante et vertigineuse », « une réflexion poétique et très noire sur l’Occident », « un roman familial et généalogique oppressant », « un journal intime d’une limpidité mouvementée », « une méditation sur le destin des hommes », « un regard politique acéré sur le monde »… Ces exemples prélevés dans un soi-disant magazine culturel français parlent d’eux-mêmes : le cliché prolifère en toute impunité, et ce dans tous les domaines, musique, cinéma, littérature, art. Mais plutôt que s’acharner inutilement sur la critique officielle (qui, en fin de compte, ne fait que ce que les éditeurs et les lecteurs passifs attendent d’elle), il s’agirait de voir comment, sur le réseau, des communautés s’emparent du champ qui lui est laissé libre.
Sur cette question, il n’y a pas de place pour les donneurs de leçons. Néanmoins, dès lors qu’il s’agit de critiquer d’une manière différente un film, un album de musique, un livre, une exposition, il semble important de se débarrasser de deux notions obsolètes qui ont la vie dure dans toutes les sphères intellectuelles : d’une part l’appréciationnisme, d’autre part le chef-d’œuvre. Le premier confond toutes les œuvres dans un même champ de plaisir indifférent : c’est la marque d’une création devenue simple divertissement. Le second, qui a tout autant la vie dure, fait persister la critique dans des hiérarchisations et des jugements obsolètes, qui excluent des pans entiers de la création au prétexte qu’ils ne relèvent pas du sublime ou de la métaphysique : c’est sur cette base que les littératures et les cinémas de genre, des musiques par centaines, les formes d’art marginales, sont soit exclues du rayon d’action médiatique, soit délavées dans le malentendu. Or le réseau et ses communautés, dont l’acte de naissance part toujours du constat que ce qui devrait être écrit et disponible ne l’est pas, s’inscrivent toujours inévitablement dans ces lacunes béantes. Il faudrait même inventer un autre mot que « critique », pour désigner une activité volante, fluide, décomplexée, volontairement dilettante. Ce nouveau discours s’affranchirait du jugement, dépassant le « bon / pas bon » en rejetant le médiocre et en ne s’atelant qu’à l’analyse des forces, et en finirait avec la hiérarchie en plaçant telle ou telle œuvre non au-dessus ou au-dessous d’une autre, mais à côté.
On aimerait proposer le mot intensité pour désigner toute action de l’œuvre (musicale, picturale, littéraire) sur notre cœur, nos nerfs, notre pensée. Le rôle du critique serait, non pas de juger l’œuvre, mais d’en dégager à la fois les problèmes et les intensités. Ces intensités, toujours ressenties personnellement, diffèrent non par leur ordre mais par leur différence. Mises côte à côte, et non empilées, elles se forment alors en réseau, en une sorte d’univers sans frontière où aucune intensité ne peut être jugée par rapport à son emplacement, puisque celui-ci ne se définit par rapport à aucune coordonée précisable. L’intensité naît dans les suites de notes de musique, dans l’élaboration des plans d’un film, dans l’assemblage des mot, dans le choix d’une couleur ou d’une touche dans tel tableau. C’est cette intensité qui crée chez son récepteur la sensation et l’émotion ; il revient au critique de remonter à la source de son émotion et de dégager la nature de son intensité en s’attachant au fonctionnement interne de l’œuvre. Ce fonctionnement est bien sûr lui-même lié à des dizaines de paramètres extérieurs (époque, milieu, idées, reprises, développements), et le critique doit bien entendu s’y reporter : c’est ce qu’on peut appeler la transversalité. Quel que soit son domaine, le critique est guetté par le grand danger de la spécialisation, souvent de plus en plus réduite : la littérature uruguayenne, le cinéma taïwanais, les installations critiquant la société de consommation, etc. Totalement à rebours de cela, il lui faut au contraire avoir un œil (pas une connaissance approfondie que le temps rend de toute manière impossible, mais un œil) sur tous les autres domaines. C’est ainsi que, par exemple, le livre doit être sorti du splendide isolement dans lequel la société veut le laisser, et qu’il faut briser en se rapportant tout autant aux images et aux sons.
La notion de différence d’intensité est très importante, car dès lors que la notion de chef-d’œuvre a été évacuée, on se voit alors accusé de mettre sur un même plan un manga japonais et The Recognitions de Gaddis, les films des frères Zucker et ceux de Kubrick, le dernier morceau d’un groupe de rock métalleux et une chanson des Beatles. Les mangas, les films comiques, sont des œuvres bourrées d’idées, et même si celles-ci nous mènent moins loin qu’un grand roman américain, nous savons bien au fond de nous-même qu’elles nous procurent des sensations que nous ne retrouvons pas ailleurs : le storytelling, l’insouciance, une légèreté de propos presque mozartienne. Accepter leur simple différence nous permet alors d’accepter notre plaisir auprès de notre connaissance. Le triomphe de la culture populaire, qui traîne à sa suite autant de projets passionnants que d’œuvres interminablement médiocres, est un grand champ d’expériences. La série télévisée a repris, avec le succès que l’on sait, la fonction humaine feuilletonnante que la littérature a abandonnée sous les coups du modernisme ; la musique, éclatée en milliers de style éclectiques, a de quoi épuiser plusieurs existences. Des milliards d’intensités nous attendent, marquées par la nouveauté ou la variation : cette époque peut être une grande époque, à condition qu’on le désire et qu’on la relance par de nouvelles intensités, de nouvelles différences.
La critique, surtout, doit rester ouverte et se garder de conclure. Georges Didi-Huberman compare l’image à un papillon : si on le tue, on peut l’observer tout à loisir, mais son mouvement, la vie qui en faisait tout le prix, sont alors perdus. Si on le laisse voleter, l’émotion du mouvement et de la vie nous sont conservés, mais il faudra se résigner à ne jamais percevoir entièrement tout le dessin des ailes. Les intensités ne se laissent pas aisément capturer : c’est souvent lorsque nous croyons les tenir dans nos mains que les mots s’échappent loin de nous. Tel critique va capter tel aspect, puis un autre en apercevra un deuxième, et ainsi de suite. Alors, sur le réseau, grâce aux communautés, deux, trois, quatre visions, voire plus, d’une même œuvre, peuvent cohabiter sans que l’une doive nécessairement avoir pouvoir sur l’autre.
Le péril du réseau, ce sont les voix autoritaires. Quel que soit le domaine dans lequel on essaie de travailler, on en trouve toujours une, douée, à première vue impressionnante, prouvant qu’elle maîtrise le Verbe, proclamant qu’elle possède la Vérité (quelle que soit la nature de celle-ci), et dont le projet serait de rallier tous les autres à elle. On ne trouve pas meilleure négation d’un idéal de réseau, car là où celui-ci se doit d’être aussi dépourvu de centre et tout entier dévoué à l’association libre, la voix autoritaire s’acharne à ramener de la centralité, avec pour armes le Jugement et le Chef-d’œuvre. Ce qu’elle ne peut pas ramener à elle, elle est résolue à le détruire, sans opérer de distinguo entre ce qui est bêtise et ce qui est potentialité. Elle n’arrête pas de crier, « taisez-vous, je sais mieux que vous ». Sur le réseau, c’est ce que doit appeler un comportement criminel, qui stérilise et condamne celui qui n’est pas apparu le premier à un abominable statut de suiveur. Rien de pire que les épigones : non seulement elles ne font que répéter, sans aucune tentative d’originalité, ce qu’a déjà dit la voix autoritaire, mais en plus elle révèle inmanquablement tous les tics insupportables de la doctrine qu’elle suit. Lorsqu’on a la chance de posséder la pleine maîtrise de ses outils, ou d’avoir sa propre méthode, il ne faut surtout pas se proclamer le maître de son domaine, ne pas poser sa voix en modèle d’uniformité, fut-ce le modèle le plus délirant, le plus élaboré ou le plus métaphysique.
Il n’y a rien de plus difficile que de mettre les mots justes sur l’intensité qu’on a ressentie en lisant un livre, en regardant un film, en écoutant une chanson, en observant un objet – même les plus aguerris subissent encore et toujours la présence paralysante de cet écart blanc entre l’œuvre et le discours. Pour ceux qui commencent, modestement, presque innocemment, l’aventure de la critique, de cet assemblage de mots devant donner un sens à une intensité, c’est encore pire : balbutiements, égarements, ratages, sont ce qui procure rétrospectivement aux débuts ce petit halo nostalgique. Le mot, la référence, toujours vient à manquer : c’est, dans le futur, les différentes lectures, visites, visionnages, qui permettront d’affiner toujours plus l’outil du discours, sans avoir peur de se réécrire, d’échouer toujours mieux. Et même le lecteur, aussi maladroite que soit sa lecture, n’a pas à recevoir le jugement d’un autre.
On n’est jamais sûr de pouvoir distinguer au premier coup d’œil quelle noyau ingrat de matière donnera à la fin les plus belles planètes. Pour ceux qui mènent une communauté précise, quel qu’en soit le domaine, il s’agit bien d’être à l’écoute de ces voix qui naissent avec tant de difficultés : leur rôle serait alors de soutenir, par l’attention, ces futurs meneurs potentiels. Il n’est pas question de conseils : les conseils, ce sont les travaux des communautés eux-mêmes qui les fourniront bien mieux que toutes les théories abstraites. Alors bien sûr, la bêtise, le bavardage, la répétition inutile, occupent les trois-quarts du réseau, et on ne demande pas aux communautés de se livrer à des missions évangéliques d’un nouveau genre. Il s’agit, très simplement, d’être généreux envers ce qui peut être prometteur, et d’ignorer complètement la médiocrité et la haine, sans même essayer de le convaincre.
Le travail des communautés n’appelle d’ailleurs pas forcément un débat infini. Il ne peut y avoir débat d’idées que sur des problèmes généraux et abstraits (que va devenir le roman ? le cinéma est-il mort ? etc.), alors que le critique s’attaque plutôt à des questions précises autour d’œuvres précises. Tout débat se heurte à la question du goût personnel, dont la remise en question totale reste impossible. Le véritable dialogue consisterait plutôt à débattre de manière interne aux textes, c’est-à-dire se servir de ce que font les autres pour rebondir dans sa propre réflexion forcément fragmentaire, et ce surtout en s’aidant d’autres domaines en apparence très éloignés, rejoignant ainsi l’idée d’une transversalité fertile. Ces rebonds ne s’expriment pas forcément par écrit, ils peuvent aussi prendre des formes silencieuses, d’élaboration lente et personnelle, qui peuvent resurgir des mois plus tard sans qu’on ne s’y attende plus. Le critique, à mesure qu’il se fixe des objectifs, désire en réalité s’orienter vers des surprises : et lorsque deux éléments disparates viennent brusquement s’imbriquer, il n’y a pas de plus grande joie que cette découverte.