23/04/09

CODA ?


( spécial dédicace
à mon collègue Thomz )



14/04/09

FLASHFORWARDS POUR LES ETUDIANTS

C’est un étrange avenir qui se prépare pour les étudiants. Sans que cela soit jamais avoué, très progressivement, dans une sorte de demi-mensonge permanent, on réduit de plus en plus les possibilités qui s’offrent à l’étudiant, on le replace d’autorité dans les clous de la téléologie entreprenariale, on lui coupe l’accès aux savoirs « inutiles ». Il ne s’agit même pas seulement des étudiants : c’est tous les chemins de l’instruction, de l’école primaire à l’université, qu’on reconditionne doucement sous la bannière du mot efficacité. Le grand tort de l’étudiant est de ne pas se montrer assez immédiatement efficace : son affranchissement progressif du cadre familial, sa formation intellectuelle parfois en forme de montagnes russes (les plus beaux détours), la sorte de généreuse curiosité qui entoure sa découverte des savoirs, tout cela est hautement suspect. Les pouvoirs, leurs administrations, ne s’y reconnaissent pas. Au prétexte que les caisses sont vides, on va sacrifier le soi-disant inutile. Les branches de savoir « superflu » seront rognées, élimées, évacuées. Les universités en perpétuelle quête d’argent, suite au désengagement de l’Etat, privilégieront les formations à fort rendement pouvant intéresser directement le marché du travail immédiat (ce qui flattera aussi ses statistiques). C’est le même problème qui se cache derrière les récentes déclarations du Président sur le rapprochement progressif entre le lycée et le monde de l’entreprise. Ce n’est pas le premier qui va y gagner en solidité ; c’est le second qui va se transformer en levier de pouvoir, en instance décisionnaire à peine occulte, et écraser le premier de ses volontés ; et on ne peut pas croire que les idéaux du lycée et de l’université ne s’en trouveront pas affaiblis. Et on peut tout de suite deviner quelle sera la première victime : les sciences humaines.

C’est en faisant le vide que les pouvoirs se protègent des populations qui pourraient devenir menaçantes par le simple fait de penser, de réflechir. On voit bien que malgré les mensonges honteusement répétés par tous les pouvoirs successifs (ces pouvoirs en place dont le seul but, comme on le sait, est de rester en place), l’Etat n’éprouve aucun intérêt pour les populations marginales que les structures sociales s’entendent parfaitement à toujours plus écarter : les banlieues, les ouvriers, les classes moyennes inférieures… Soit on va détruire méthodiquement le tissu culturel, soit on va se réfugier dans une utilisation gadgétisante de la culture, en recourrant à son aspect thaumaturgique (une culture, un savoir qui guérirait la pauvreté, l’exclusion) qui est la pire des escroqueries intellectuelles.
Le savoir dans l’éducation ne devrait pas être, comme il va rapidement le devenir, un intrus gênant, mais au contraire une force structurale. Ce que, dans les initiations au collège, au lycée, et même encore à l’université, l’Etat devrait offrir, ce serait le plus grand éventail de choses possibles. La seule limite à laquelle ce projet presque utopique se heurterait, ce serait la parole de celui qui n’aurait plus d’autre parole à prononcer que : « si je n’y suis pas arrivé, c’est de ma seule faute ». Le citoyen, dans ses échecs, ne devrait jamais avoir à accuser un autre que lui-même. Mais on sait bien qu’on en est loin. L’Etat serait-il prêt à laisser se déchaîner toutes ces puissances potentielles ? De toute évidence, non. L’intérêt de l’Etat, c’est de compartimenter, isoler les forces, diviser, pour mieux asseoir sa domination, culturelle ou autre.

Pourtant, on aimerait affirmer avec force ceci : il n’y a pas de culture bourgeoise ; il n’y a que des usages bourgeois de la culture. Et ce sont le plus souvent ces usages bourgeois qui massacrent et assassinent la culture et le savoir : littérature à romances sans intérêt, déjà mortes sitôt que publiées ; art calqué sur l'offre et la demande ; cinéma dévoyé en mornes histoires d’adultères ou pseudo-comédies sans humour torchées comme les pires téléfilms. Le bourgeois ne regarde pas l’art, ne lit pas le livre : il leur rend un culte en tous points mortel. Ce n’est que lorsque la lecture et le regard retrouvent leur force décapante, proprement entropique (la littérature comme un combat contre la bêtise et l’horreur, l’œuvre d’art comme témoignage de résistance contre la barbarie), que la culture s’échappe de sa prison bourgeoise, et peut s’épanouir. Pas de culte ; que des sensations, que des intensités.

Une mesure récente comme la gratuité des musées est nécessaire, mais certes pas suffisante. Il faut d’ailleurs garder la plus grande méfiance envers la « politique culturelle » du Président : celle-ci, une fois dissipé le brouillard masquant des effets d’annonces et des coups d’épaule volontaristes, s’avère n’être qu’une massive et monstrueuse reterritorialisation forcenée de la culture sur l’histoire nationale, la terre nationale, l’autoglorification hexagonale, une obsession malsaine pour un passé disparu, un refus paniqué de l’anachronisme sidérant qu’est devenue la puissance française – tout ceci sans parler des évidentes visées démagogiques de l’ensemble : le pouvoir fait mine de soutenir le savoir d’une main, mais de l’autre il s’entraîne à mieux l’étrangler, à mieux le conserver entre les mains de classes sociales restreintes.

C’est un processus lent et insidieux qui est à l’œuvre. En feuilletant certains livres, on est frappés de se trouver face à de véritables flashforwards (terme forgé pour la série Lost) où le passé et le futur entrent brusquement en collision – mais hélas, ce n’est pas de fiction qu’il s’agit ici. Dès 1972, Gilles Deleuze, dans un entretien avec Michel Foucault, pointait cette transformation perverse déjà en route :

« Il ne faut pas chercher seulement l'unité de toutes ces formes dans une réaction à Mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation et une organisation concertées de notre avenir prochain. Le capitalisme français a grand besoin d'un "volant" de chômage, et abandonne le masque libéral et paternel du plein-emploi. C'est de ce point de vue que trouvent leur unité : la limitation de l'immigration, une fois dit qu'on confiait aux émigrés les travaux les plus durs et ingrats - la répression dans les usines, puisqu'il s'agit de redonner aux Français le "goût" d'un travail de plus en plus dur - la lutte contre les jeunes et la répression dans l'enseignement, puisque la répression est d'autant plus vive qu'on a moins besoin de jeunes sur le marché du travail. »

Hors des manifestations actuelles, l’heure semble être bientôt au cynisme : on ne laissera pas d’autre choix à l’université que son délabrement physique ou son anéantissement moral. On abandonnera définitivement le savoir aux privilégiés qui s’en étaient déjà largement assuré la jouissance. On s’interrogera benoîtement sur le pourquoi du comment. Mais n’y a-t-il donc encore aucune place pour un idéal de savoir dans notre société ? Est-il donc impossible de s’aventurer dans un projet de communauté scientifique qui puisse encore s’affranchir des carcans que la société (la société capitaliste, osons le mot) veut employer pour l’étouffer ? On feuillette un livre de poche, et on tombe soudain sur un autre de ces flashforwards, sur ces mots qui pourraient aussi bien avoir été prononcés hier, ici, maintenant :

« Dès lors que la vie estudiantine est entièrement soumise à l’idée de fonction et de métier, pareille idée exclut la science ; car il ne s’agit plus de se consacrer à une connaissance qui risque de détourner des voies de la sécurité bourgeoise. (…) Il faut que, comme capacité d’amour, pareil dévouement périlleux à la science et à la jeunesse vive déjà chez l’étudiant et soit la racine de son action créatrice. (…) La communauté entre créateurs élève toute étude au niveau de l’universel, sous la forme de la philosophie. Pour acquérir une telle universalité, il ne s’agit pas, comme le voudraient maints groupements d’étudiants, que les juristes suivent des cours de littérature, les médecins des cours de droit ; il faut plutôt que la communauté prenne soin et fasse elle-même en sorte qu’avant toute spécialisation (laquelle n’est possible que par référence au métier), au-dessus de toutes les activités propres aux écoles professionnelles, la communauté universitaire comme telle soit elle-même génératrice et protectrice de la forme de la communauté philosophique, et cela en posant non point des problèmes techniques limités de caractère scientifique, mais bien les questions métaphysiques de Platon et de Spinoza, des romantiques et de Nietzsche. (…) De la sorte on éviterait que l’étude se figeât en accumulation de savoir. (…) Dans sa fonction créatrice, le monde estudiantin devrait être considéré comme le grand transformateur qui, en les situant dans une perspective philosophique, aurait à transformer en questions scientifiques ces idées neuves qui généralement surgissent plus tôt dans l’art et dans la vie sociale que dans la science. »

Ces mots magnifiques, et si lucides, sont ceux du jeune Walter Benjamin, en 1915, dans une allocution intitulée « La vie des étudiants ». En les lisant et relisant, on se prend à songer qu’il ne tiendrait qu’à nous d’en faire des paroles prophétiques.